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jeudi 11 janvier 2024

Les griffes du Gévaudan

On voit ici de jeunes enfants
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le loup mange.

Charles Perrault, Le Petit Chaperon rouge - 1697

 

Bande dessinée
tome 1/2
Sylvain Runberg (scénariste), Jean-Charles Poupard (dessinateur)
éditons Glénat, 01-2024

Présentation de l'éditeur

La traque peut commencer : sur les traces d’une bête terrifiante aux multiples visages !
Été 1765. Quand François Antoine arrive dans le Gévaudan avec son fils pour enquêter sur une série d’exactions, la population est traumatisée. Depuis un an, on décompte dans cette région des dizaines de victimes, avant tout des femmes et des enfants, tuées dans des conditions atroces au bord des chemins. Les survivants décrivent tous une créature terrifiante, un animal inconnu, un fauve à moins que ce ne soit un loup-garou ? Pour l’Église, nul doute, c’est un fléau envoyé par Dieu ! Missionné par le roi pour mettre fin à ce carnage, François Antoine préfère écarter ces élucubrations… Selon le porte-arquebuse du roi, il est simplement question d’un loup. Mais pour son fils, plusieurs indices troublants laissent à penser qu’il s’agit d’autre chose, de bien plus terrible... Quelle sorte d’animal décapite, démembre et parfois déshabille ses proies ? Et comment expliquer, que les témoins des attaques n'arrivent pas à identifier l'animal, dans une région où le loup est un animal que l’on rencontre régulièrement ? Ni les balles des chasseurs ni les battues ne seront d’un grand secours et tandis que père et fils s’affrontent sur la nature de cette « Bête » insaisissable, la traque devient une affaire d’État… La tension monte, les attaques redoublent d’intensité et une sombre rumeur ressurgit du passé… une histoire où vengeance et loi du silence se mêlent aux crocs et aux griffes. Pour nos deux enquêteurs, l’adversaire sera pluriel, féroce et animé d’une haine sans limites…
Le mystère de la « Bête du Gévaudan » jamais élucidé, a marqué l’Histoire et inspiré le cinéma.
Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard s'emparent d’un mythe connu de tous, et réinventent l’histoire de la « Malbête » pour mieux brouiller les pistes et entraîner le public dans une enquête mystérieuse et terrifiante. Basé sur des faits réels, ce thriller résolument moderne où l’horreur dépasse la fiction, formera un diptyque dont les 2 albums sont accompagnés d’un dossier historique de 8 pages qui reviendra sur les faits réels survenus en Lozère au XVIIIe siècle.

Voir la fiche du livre sur le site de l'éditeur et un extrait

Informations :
Pages : 64
EAN : 9782344032312
Prix : 15,50 €

L'avis de Benoit Cassel sur Planète BD

Les griffes du Gévaudan - 1, Runberg & Poupard

Ce que j'en pense :
 
C'est une BD très intéressante qui aborde l’énigme de la Bête du Gévaudan. Le dessin réaliste est très agréable, le dessinateur réussit notamment quelques belles vignettes architecturales sur des lieux et des monuments. Peut-être pourrait-on reprocher un ton généralement un peu sombre mais cela doit être pour servir l’ambiance. Il y a également beaucoup de détails dans les costumes et sur les décors en général. Il y a par contre une grosse erreur au niveau du rendu des dialogues : en contractant systématiquement quelques voyelles dans le parler des paysans et petites gens, comme not’ Jeanne, vot’ sœur, j’vais la chercher … les auteurs tentent de donner un accent aux personnages qui est à rebours de celui des autochtones qui, en Margeride, utilise la langue d’oc dans une version ou justement toutes les voyelles sont prononcées et parfois appuyées, et les « r » légèrement roulés. Ce qui aurait dû donner des dialogues comme : votrre sœur, je vais la cherrcher. C’est une erreur qu’on rencontre aussi chez Franck Bouysse et son polar cévenol, Grossir le ciel. Autre erreur, la cigarette fumée par le fils du marquis de Morangiés, Jean-François-Charles de Molette, qui plus est avec un fume-cigarette, alors qu’en France le tabac se consomme essentiellement en prisant et qu’il faut attendre au mieux 1820 pour voir en France des cigarettes manufacturées. La suspicion d'anachronisme majeur est forte. les auteurs font également référence à une battue ayant mobilisé trente mille hommes, ce qui au vu de la population locale à cette époque semble totalement impossible. Ce même chiffre est cité par Patrick Bard dans son polar historique Le chien de Dieu (1). Il y a enfin l’utilisation de l’adjectif gabalais qui n’existe pas. Les habitants du Gévaudan sont les gabalitains, à l’origine, peuple celte des Gabales

Le scénario tient parfaitement la route. Il y a cependant quelques longueurs avec l’arrivée de François Antoine et de son fils Robert-François. De nombreux auteurs les désignaient sous le patronyme de Beauterne. Envoyés par Louis XV après les échecs successifs de Duhamel puis D’Enneval, on suit les Antoine alors que les attaques se poursuivent dans des conditions rendant impossible la culpabilité d’un loup. Il faut attendre plusieurs pages pour saisir le point de vue de François Antoine, plein de pragmatisme car tenant compte de la volonté royale et de la situation de la noblesse locale, alors que son fils épris de justice ne voit que l’évidence de crimes dont l’origine animale est exclue, comme cela est brillamment exposé dans le livre de Catherine Hermary Vieille, La bête. Il faut dire que quand les cadavres sont dénudés, avec parfois les vêtement pliés à coté, décapités, avec des membres proprement sectionnés ... cela ne fait pas très lupin. Les hypothèses quant à un fauve, une hyène est plusieurs fois évoquée, passent elles aussi à la trappe.

Les auteurs exposent petit à petit les tenants et aboutissants de l’affaire, on retrouve tous les personnages historiques, y est évoquée une affaire plus ancienne, les grands jours d’Auvergne, série de procès contre des nobles locaux ayant abusés de leurs pouvoirs et autorité pour spolié le petit peuple, avec semble-t-il aussi des enlèvements et d’enfants pour pimenter des orgies sexuelles. Plusieurs d’entre eux ont été exécutés. Cela a toutefois plus concerné la région de Clermont et Riom que la Margeride et le Gévaudan. Il faut attendre les toutes dernières pages de ce premier tome pour voir se dessiner la théorie à laquelle souscrive les auteurs, les suspects et leurs motivations. Les détails donnés sur celles-ci apparaissent comme plausibles d’un point de vue historique. Pour l'évêque de Mende, Gabriel-Florent de Choiseul Beauprè, la bête est envoyé par Dieu pour punir les gabalitains d'être trop sensibles aux sirènes du siècle des lumière et d'avoir été trop complaisants avec les protestants, les luthériens et autres francs-maçons. Pourtant, peu de gabalitains savaient lire à l'époque, l'influence franc-maçonne ne devait pas toucher grand monde, et les guerres de religion avec camisards et huguenots tombaient dans l'oubli. Robert-François de Beauterne ne manque pas de railler cette attitude superstitieuse.
 
C’est donc une approche tout à fait convaincante. Le parti pris des auteurs est d’ailleurs cité plusieurs fois, à savoir que les habitants du Gévaudan connaissaient parfaitement les loups. S’ils avaient eu affaire à l’un d’entre eux, ils ne l’auraient pas appelé « la Bête ». Argument élémentaire souvent occulté par nombre d’auteurs qui ont écrit sur le sujet. Les auteurs insistent sur la psychologie de l'époque ou nous avons encore les trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état. Il n'est pas recommandé pour les membres de ce dernier de contredire les affirmations des nobles ou de l'église. Les cases relatives à Marie-jeanne Vallet, la pucelle du Gévaudan, de son combat contre la bête à Paulhac le 11 aout 1765 à son témoignage devant François Antoine sont très habiles.

Les indigènes reconnaitront avec plaisir la cathédrale de Saint-Flour perchée sur son piton volcanique, la cathédrale de Mende, les portes fortifiées de Marvejols et la tour des anglais de Saugues. 

Lozérix - Les lettres perçantes

 

(1) Michel Louis va jusqu'à 40 000 hommes dans son livre L'innocence des loups (1992) : "Dès l’aube en ce lundi 11 février, ce sont près de quarante mille hommes qui s’ébranlent simultanément, sur une surface d’environ deux mille kilomètres carrés. Ceci veut dire, en faisant une moyenne, que chaque homme a au plus cinq hectares de terrain à fouiller de l’aube au crépuscule."

 


 

samedi 7 avril 2018

Le poil de la Bête

Cette clairière, au fond de la forêt de Sang, n’avait jamais vu les Romains. Pour traverser ses halliers et ses marécages, braver ses eaux invisibles, il fallait connaître les passages mystérieux, parfois souterrains, les pistes sans nombre tracées par les fauves. La séjournait Ambor le Loup, avec sa femme, ses enfants, ses serviteurs, ses chevaux, ses sangliers et ses chiens. On y trouvait aussi un ours et un loup domestiqués. Ambor avait d'autres demeures. Celle-ci était sacrée. Depuis mille ans sa race en faisait sont fort ; aucun ennemi n'y avait pénétré.
Ambor le loup, J-H Rosny Aîné



La Bête du Gévaudan
Gilles Milo-Vaceri
éditions du 38, février 2018


Présentation de l'éditeur
Le commandant Gerfaut est en vacances quand son assistante le prévient qu'un meurtre atroce vient d'être commis en Lozère, dans la famille son second adjoint. L'expert des tueurs en série doit élucider un assassinat si horrible que le légiste hésite à se prononcer sur l'origine des blessures. Les gens de la région, soutenus par une association d'éleveurs, accusent déjà les loups et des émeutes sèment la pagaille dans l'enquête. Mais les meurtres se poursuivent ! La population évoque alors le retour de la bête du Gévaudan, cet animal mystérieux qui avait terrorisé la Lozère au XVIIIe siècle. Coincé par la guerre entre éleveurs et défenseurs du loup, faisant les frais des ambitions politiques de certains et confronté à un tueur non identifié que rien ne semble pouvoir arrêter, Gerfaut doit gérer une situation de crise en s'appuyant sur son instinct. La solution se trouverait-elle dans le passé ? Et si la bête du Gévaudan était vraiment de retour ? Le commandant Gerfaut va montrer les crocs et sa morsure sera fatale.


Le livre commence très bien, puisque dès le titre, l'auteur gratifie sa "Bête" d'un B majuscule, marque de respect envers cette figure lozérienne devenue légendaire. Le portrait qu'il dresse dans son livre est par contre celui d'une créature bien moins recommandable.

En un machiavélique ping-pong, le livre s’ouvre sur les pensées du prédateur en chasse auxquelles répondent les angoisses d’une jeune fille qui regagne son domicile après sa journée de travail, préoccupée à l'idée de passer par la forêt à la tombée de la nuit. En écho, le commandant Gabriel Gerfaut apprend que la cousine d’un de ses adjoints vient d’être assassinée. La victime porte de si terribles blessures que le médecin légiste hésite sur leur origine. Elles ne peuvent pas avoir été causées par un loup ou un chien car les traces de morsures indiquent une mâchoire démesurée et d'une très grande puissance. Le temps pour le policier de rentrer à Paris, il y a déjà une seconde victime, une adolescente de seize ans. A son arrivée en Lozère, on comptera un troisième décès, un berger et trois brebis.

Dès le début de l'enquête, Gerfaut et son équipe vont être confrontés à Xavier Delpuech, un notable aux ambitions politiques affichées et fondateur de l'ADEL (Association Des Éleveurs Lozériens) et aux éleveurs membres de cette association, pour qui tout indique que le loup est responsable des attaques. A ses côtés il y a le procureur Chabanier, homme solide qui ne se laisse pas impressionner, le capitaine Delamare et le lieutenant Vidal, tous deux de la Section de Recherches de Nîmes. Même si Gerfaut est un spécialiste des tueurs en série et des crimes qui sortent de l'ordinaire, la traque du meurtrier reste difficile et il doit constamment manœuvrer entre éleveurs accusateurs du loup qui ne reculent pas devant la violence (1), et défenseurs du loup qui croient celui-ci hors de cause, jugeant sa présence en Lozère sujette à caution (2). Une partie de la population craint quant à elle d’assister au retour de La « Bête du Gévaudan », voire d'un loup-garou. S’il ménage les membres de son équipe et les familles des victimes, il est nettement moins conciliant avec les membres de l'ADEL.

Attaques pour lesquelles le loup est suspecté ou innocenté.
Direction Départementale des Territoires Lozère 2015


Gerfaut sera épaulé par deux personnages originaux, une jeune femme vétérinaire-expert, spécialisée dans les morsures de prédateurs et un écrivain criminologue qui, après dix années de recherche, prépare un ouvrage sur la « Bête du Gévaudan ». Sa parfaite connaissance des crimes de la première « bête », celle qui terrorisa le Gévaudan au XVIIIe siècle faisant de lui un soutien aussi savant que précieux.

Sur les pas de la Bête de Gilles Milo-Vaceri


L'affaire se déroule entre le 4 et le 12 juin 2017, sur une zone autour d’une ligne allant de Saint Etienne de Lugdarés en Ardèche à Prinsuéjols en Lozère, soit dans un périmètre autrefois foulé par "la Bête", même si son territoire de chasse était centré plus au nord. Les lozériens n'apprécieront pas forcément les quelques traits décochés par l'auteur à leur encontre. Il voit la campagne et les espaces ruraux peuplés de gens aussi méfiants que taciturnes et peu ouverts aux étrangers, l'étranger étant celui qui vit hors de la Lozère. Cette description est héritée d'un autre age, pas si ancien peut-être, mais même nos hautes-terres ne sont plus aussi hermétiques aux chocs historiques et aux évolutions du monde. Certes, le lozérien est réputé pour son caractère d'ours, volontiers ombrageux et parfois sauvage, mais sous son épaisse carapace il dissimule beaucoup de générosité de cœur, même si en bon auvergnat (3) il est plus économe du porte-monnaie. Le fait qu'il soit discret et peu enclin à se répandre ne doit pas être entendu comme une culture du secret, simplement, avant de se mêler d'une sombre affaire, il attend de pouvoir en distinguer clairement les contours. De même, les portraits des nobliaux, s'ils on longtemps tenu le Gévaudan puis la Lozère sous leur coupe, les temps changent. Ceux qu'on a nommé les "maîtres de granit" sont victimes des disparitions de lignées, de l'usure du temps, et de la saine remise en cause de vielles légitimités aujourd'hui sans fondement. L'influence qu'avait ces élites par leur richesse ou leur prestige, sur la vie sociale et politique des masses paysannes de ces terres pauvres a fondu comme neige au soleil. L'idée qui semble avancée par l'auteur que les riches éleveurs pourraient reprendre cette domination est peu crédible et démentie par les faits. Jacques Blanc, dernier représentant de ces lignées a été remplacé par un élu qui n'est même pas natif du département.

Tout ceci n'entache en rien l'intérêt du livre qui est une excellent thriller.


Lozérix, Chœur de loups et Bête à carreaux teints.


(1) L'auteur fait peut-être référence ici à l'attaque par des éleveurs des locaux de l'association ALEPE à Balsiège, à côté de Mende en 2015. Six d'entre-eux seront condamnés à 1 mois de prison avec sursis.
(2) La présence du loup est attesté en Lozère depuis 2014. Il lui est même arrivé de s’approcher très près de maisons comme à Saint Étienne du Valdonnez en janvier 2015.
(3) Pléonasme ! 

Le "faux" procès du loup au tribunal de Florac en 2015
a été le théâtre de vraies plaidoiries, preuve que l'animal est loin
d'être en pays conquis

samedi 16 décembre 2017

La bête humaine

" - Un homme seul ne survit pas dans la montagne...
...- Je ne suis pas un homme."
Catherine Hermary-Vieille, La bête



La bête
Catherine Hermary-vieille
éditions Albin Michel,  janvier 2014


Au XVIIIe siècle, dans le petit village de La Besseyre-Sainte-Marie, en Gévaudan (1), on a moins peur des loups, que l’on sait traquer depuis longtemps, que du Diable. Le village ne compte qu'une centaine d'habitants, tous cultivateurs ou éleveurs à l'exception du cabaretier, du sabotier, du curé. Des hommes et des femmes durs à la peine et au mal, peu causeurs, aux colères brutales et aux rancœurs tenaces. Ce Diable, seul le père Chastel (2) sait le tenir à distance avec ses potions et ses amulettes. On respecte, on craint cet homme qui détient tant de « secrets ». Mais lorsque la région devient la proie d’un animal aussi sanguinaire qu’insaisissable, comme vomi par l’enfer, le sorcier reste impuissant. La perte de ses pouvoirs serait-elle liée au retour de son fils Antoine, jeune garde-forestier parti vers le Sud en quête de rencontres et d'une vie meilleure. Ses errances vont le mener à Marseille, où il sera engagé sur un navire marchand faisant voile vers Tripoli. Mais des barbaresques se lancent à l'abordage de l’embarcation et massacrent son équipage. Devenu esclave et gardien de fauves à Alger, torturé, émasculé, Antoine va bientôt développer un profond goût pour le genre humain. Cet étrange garçon solitaire et sauvage parvient à s'échapper des geôles du dey d’Alger et rentre sur sa terre natale. (Résumé de l'éditeur).

Ancien cimetière de Nozeyrolles - Haute-Loire
Photo LZX, 2017


Nous ne sommes pas dans le roman d’Émile Zola, La bête humaine, de la série des Rougon-Macquarts, entre Paris et Le Havre au XIXe, mais plus au sud ou sévissait, 100 ans plus tôt, un bougon macabre.  Point d'hérédité alcoolique dans ce roman, mais des similitudes entre les protagonistes, Jacques Lantier de Zola et Antoine Chastel de Catherine Hermany-Vieille. Les deux souffrent d'une folie homicide, éprouvent un profond mal-être s'accompagnant de pulsions meurtrières auxquelles ils n’échappent pas. Le désir physique d'une femme s'accompagne  chez eux d'un irrésistible besoin de la tuer.

À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de férocité et de sauvagerie. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines. En mettant en scène la famille Chastel, elle reprend la thèse plusieurs fois évoquée de l'implication directe de Jean, le père, qui serait non pas le héros qui tua la bête, mais le meneur d'un animal dressé à tuer, même si elle choisit pour sa part de faire tenir le très mauvais rôle à Antoine, le fils cadet. Les villageois et habitants des environs font régulièrement appel à Jean pour tenir en respect le surnaturel et le diabolique encore bien présent dans les croyances, ce qu'il fait grâce à ses potions et à ses amulettes.
" Jean Chastel respectait les chats. Même s’ils pouvaient être les auxiliaires des sorcières avec leur regard d’un vert ou or profonds, ils étaient aussi porteurs de singuliers présages. Qu’un chat saute sur le lit de son maître ou de sa maîtresse malades annonçait que ceux-ci allaient bientôt mourir. Qu’on enduise ses pattes de saindoux le jour d’une naissance, et le nourrisson jouirait d’une bonne santé. Le sang coulant de la plaie laissée par la queue sectionnée d’un chat aidait les membres brisés à se ressouder. Pour le Masque, le chat était un allié, certainement capable d’évoquer les pouvoirs des ténèbres, mais point lui-même maléfique ".
Respecté et craint pour ses pouvoirs,  c'est un être secret qui s’est renfermé sur lui-même après la mort de sa femme. Antoine a hérité de ce caractère taiseux. Abandonnant son père et son frère, Antoine s’embarque pour un voyage qui s’achève dans les geôles du dey d’Alger. Lorsqu’il rentre, il n’est plus le même. C’est alors qu’une mystérieuse bête qui semble tout droit sortie de l’enfer commence à s’attaquer aux bergères.

L'écriture est brute, sauvage et violente. Elle est le reflet de cette bête qui hante les forêts de Margeride et du Gévaudan. L'auteur transmets très bien l'ambiance quelque peu fantastique qui se dégage de cette nature foisonnante, épaisse, sombre, enivrante mais aussi lumineuse, protectrice et source de vie.
" Les vieilles légendes transmises par les ancêtres au coin de l'âtre lors des veillées construisent un monde fantastique qui envoûte les petits enfants leur vie durant. Au monde du soleil s'oppose celui de la lune, au royaume de Dieu celui du Diable, au visible, au palpable l'invisible, le nébuleux ".

Cette forêt avec ses gorges, ses grottes, ses abris, ses amas de rocs, Antoine la connaît par cœur, il y est chez lui plus que dans la maison de son père. On découvre petit à petit, avec un suspens maitrisé, la transformation de l'homme, dépouillé de sa dignité et de son humanité, qui sombre et se noie dans une folie qui va au delà de la bestialité. Il ne lui suffit pas de tuer d'une façon primaire ou instinctive, mais il lui faut s'acharner, savourer, défier et prouver sa suprématie. Les traces qu'il laisse sèment la terreur et révèlent un criminel qui n'est plus capable d'émotion, de compassion, et encore moins de sentiment. On bascule avec lui du côté le plus obscur et terrifiant de l’âme humaine pour rencontrer une des pires monstruosités qu'elle peut abriter.
" En mai, on a enterré dix cadavres. Dans les cimetières, les herbes folles poussent entre les tombes, sur la terre fraîchement remuée. La cloche funèbre qui sonne au loin procure à Antoine une sorte d'ivresse. Face à la vallée, il lui arrive de hurler comme un loup ".

Tags modernes évoquant encore la Bête : "Le loup est innocent "
Entre Auvers (Haute-Loire) et Saint Privas du Fau (Lozère) - photo LZX, 2017


Les auteurs qui abordent directement ou indirectement l'histoire de "la bête" du Gévaudan se partagent toujours entre les tenants d'un coupable animal, et ceux, comme Catherine Hermary-Vieille qui pensent que tous ces crimes portent l'empreinte d'une intervention humaine. A travers sa légende, la Bête qui fait parfois figure d'une résistance aux pouvoirs en place (monarchie, église) est devenue l'animal totémique de la Lozère. A ce jour, par son exploitation économique et touristique, du Malzieu à Saugues, de Marvejols à Langogne, la Bête aura nourri plus d'hommes qu'elle n'en a mangé.

Lozérix - Appât de loup et leurre grave


(1)  Aujourd'hui en Haute-Loire
(2) Jean Chastel dit Le Masque (1708 - 1789)





samedi 31 janvier 2015

Le loup dans la vallée


 

 
- Savez-vous où ils sont ? me demanda-t-il. 
Plantés sur leur derrière le long de la clôture de l’autoroute. Ils sont nés ici, chez moi, dans cette forêt. Mon arrière-grand-père les chassait. Il y a trois cents ans ils terrorisaient la contrée. Ecoutez-les à présent. Funèbre. L’autoroute coupe la forêt en deux comme une frontière de béton. Ces marcheurs et ces conquérants fantastiques qui pouvaient abattre cinquante lieux en une nuit sont prisonniers. Ils deviennent mélancoliques et nerveux. Leurs femelles ne font plus de petits. 
Et puis, cette phrase étrange, de sa part : 
- Je ne crois plus aux loups.

Jean Raspail, Pécheurs de lunes.

 

Le 22 janvier 2015, à Saint Etienne du Valdonnez (1), un loup a déambulé quelques heures aux abords immédiats d’une maison et de son jardin. Apparemment peu effrayé, l’animal a pu être longuement photographié par la propriétaire. Les biologistes spécialistes de l’animal expliquent cette incursion par la raréfaction de nourriture due à l’hiver, ce qui a poussé ce loup à sortir du bois. La privation de nourriture provoque chez la bête une faim de loup. Fort heureusement, ces lozériens qui ont vu le loup ne sont pas des éleveurs ovins. Le loup n’est donc pas rentré dans la bergerie. En Lozère, depuis l’époque de la Bête, l’impact des loups est grand. Il est bien sur l’animal phare du célèbre parc zoologique des loups du Gévaudan, incontournable loupnaparc départemental mais aussi, du fait qu'y sont présentes de nombreuses femelles de toutes les espèces de loups, c'est aussi le loupanar planétaire et le berceau de la race. Toutefois, son retour, comme animal sauvage prédateur des troupeaux, inquiète beaucoup les éleveurs. Connu comme le loup blanc, les agriculteurs crient au loup, jusqu’à avoir un chat dans la gorge, dès qu’un troupeau est attaqué ou qu’une carcasse est découverte, sans savoir qui est le vrai coupable. En ce domaine, les nombreux chiens errants se révèlent plus problématiques que les loups dont le nombre est encore très réduit.

Quand on parle du loup, celui-ci sort de sa tanière et on en voit la queue. Celui de la vallée du Valdonnez était, d’après les témoignages, aux fesses d’un chevreuil. Le dit chevreuil ne s’était pas jeté dans la gueule du loup mais, blessé auparavant par une automobile qui roulait pourtant à pas de loup, il était devenu une proie facile. Notons la remarquable attitude des deux principales spectatrices de la scène, la mère et sa petite fille, qui ne lui ont pas jeté de cailloux, ne rejouant donc pas pierre et le loup. Courageuses mais pas téméraires, aucune des deux n’est sortie dans le jardin tant que loup y était. Elles n’ont pas eu envie de jouer au petit chaperon rouge ou à la mère-grand. Elles l’ont vu de suffisamment près pour voir que l’animal avait le croc blanc et des poils clairs.

Peut être a-t-on à faire à un loup blond, pétillante bestiole venant de Louvain, en Belgique et non pas à un loup des Abruzzes qui serait venu d’Italie. A moins qu’il ne vienne d’Afrique tel un zouloup, ou alors d’Espagne comme le chien andalou. Dans les bistrots, bars et cafés lozériens, chacun y va de son analyse et de sa prédiction, et les enjeux vont bon train sur le retour des canidés. Jusqu’au fond des campagnes, les loups sont entrés en pari. Et, à l’heure dite entre chien et loups, on rentre chez soi en louvoyant avec de furtifs regards sur ses arrières, d’autant que la météo prévoit un net rafraichissement et l’arrivée pour les jours prochains d’un froid de loup. Les chercheurs de vesse-de-loup ou ramasseurs de gueule-de-loup risquent de se faire rare à la saison venue.


Quelles vont être les réactions des lozériens face à ce retour ? L’ambiance n’est pas vraiment à danser avec les loups. Des loustics, agités de la gâchette, doivent déjà être en train de graisser leurs armes, et des jeunes loups ambitieux rêvent de trophées canins à accrocher au dessus de la cheminée. Pour les bergers, vachers et pasteurs, l’oukase est prononcé depuis longtemps. En terre catholique, cette actualité sympathique va peut être faire de la publicité aux scouts qui recrutent les enfants de 8 à 11 ans pour les Louveteaux. Cependant, depuis des mois que le retour du loup en Pays Gabale est avéré, on doit plus craindre le retour des vieilles peurs ancestrales et des angoisses irraisonnées, tant l’homme est conditionné depuis longtemps, et à partir de l’enfance, par une image négative du loup. Pourtant, contrairement à la citation, c’est l’homme qui est un homme pour le loup. Cette mauvaise réputation du loup n’est pas méritée. Le grand Hergé lui-même avait d’abord pensé gratifier son héros d’un chien plus grand, issu d’un croisement entre un berger belge et un loup, ce qui aurait donné Les aventures de Tintin et Mi-loup. Finalement, il a choisi un fox-terrier pour son caractère plus espiègle. Souhaitons que notre animal soit un vieux loup de mer et que son expérience lui permette de se protéger et de survivre. Souhaitons aussi qu’il puisse user de toute sa ruse, comme se masquer d’un loup sur le museau, ou, encore plus fort, se déguiser en homme-garou et faire croire au grand retour de Bête du Gévaudan. Il peut aussi se faire passer pour un saint à qui on adresserait des loups-anges, ou au contraire pour un voyou et trainer avec des loubards, voire des marlous et des filous.


En y regardant à la loupe, qui n'est pas la femelle du loup mais un instrument grossissant pour la vue, cela nous promet aussi des arrivées de touristes et de journalistes marchant à la queue leu leu, tous espérant croiser la bête et immortaliser des scènes de mœurs lupines armés de leurs appareils numériques. Mais s’il se sent épié, jaloux de sa tranquillité, le loup prend ses jambes à son coup, craignant tout forme de louvèterie et d'entourloupe. Le mieux est de le traquer de nuit, éclairé à la loupiote.

Quant à toi, aimable lecteur de ce blog du Pays Gabale, si en parcourant son territoire tu viens à rencontrer un loup, prends ce loup pour frère car il connaît l’ordre des forêts (2).

Lozérix - Gabelou à la démarche chaloupée


(1) France 3 Languedoc-Roussillon, le 28/01/2015
(2) proverbe mongol



jeudi 1 janvier 2015

La Bête, notre animal totémique

On ne plaisante pas avec la Bête du Gévaudan. Elle est un symbole de notre résistance. Résistance à l'absolutisme de la monarchie lors du règne de Louis XIV. Résistance à l'occupation militaire, elle était bien moins féroce que les dragons traquant les camisards cévenols. Résistance à l'église alliée des puissants, dont le seul but était de maintenir le peuple sous sa coupe par le maintien de l'ignorance et de l'obscurantisme. Résistance à la noblesse de robe, avènement de la médiocrité qui règne encore et toujours. La noblesse ne se gagne qu'à la pointe de l'épée ou se juge à la grandeur de l'âme. Quel dommage que la Bête n'ai pu agir lors de la partition du Gévaudan en 1791, et plus récemment quand la grande guerre a avalé 4 000 de nos hommes, morts sous les obus prussiens dans une guerre saluée par des gouvernements d'opérette, de vils politiciens, des gradés d'occasion et des diplomates de pacotille. Rappelons que la Lozère a perdu 22% de ses fils, contre 15% en moyenne nationale. Déjà se préparait la liquidation des campagnes, de la paysannerie dont le monde moderne n'avait que faire. La Lozère, toutes les contrées rurales et les colonies ont payé des tributs bien plus lourds que les citadins. Quel dommage que la Bête ne soit plus la pour mettre à mal tous ces plans de désenclavement du Massif Central, qui les uns après les autres scellent la désertification de nos contrées. Derniers avatars, des serpents bitumeux qui ne servent qu'à drainer des hordes de hollandais roulants ou ouvrir nos portes aux nouvelles grandes compagnies des périphéries urbaines. Nous sommes fiers de la Bête, comme nous sommes fiers des cévenols, des caussenards, des aubracois et des margeridaïres qui ont modelé le Gévaudan. Le Pays Gabale, même irréel, immatériel ou virtuel n'en est pas moins intemporel et épique, comme Ambor et sa cavalerie à Gergovie, Orélie-Antoine de Tounens roy d'Araucanie ou l'amiral Guepratte maître du Yang Tsé Kiang. Le sang de la Bête coule toujours dans nos veines, il se réchauffe. Bientôt, nous ne nous contenterons pas de parrainer un escorteur d'escadre comme le conseil général depuis 1965*. L'usine de Saint Chély-d'Apcher nous coulera de l’acier pour un cuirassé furtif, notre Potemkine, qui remontera le Lot jusqu'à Mende. Une compagnie de fusiliers-marins de la Marine Gabale hissera sur le foirail, au son des canons rédempteurs notre pavillon bleu blanc vert frappé de quatre hermines. Non, la Bête n'est pas morte. Elle sommeille. Son réveil sera l'aube de notre Grand Soir et le crépuscule des odieux.

Lozérix - Loup sortant de l'ombre et renard du disert.

* : Escorteur d'escadre Du Chayla, parrainé par le Département de la Lozère, désarmé le 15 novembre 1991, coulé en septembre 2001.