mardi 2 juin 2026

Aven

Il est temps d'abattre à la hache de la poésie la muraille derrière laquelle pleurent les fées de l'enfance européennes, prisonnières de la grotte aux hirondelles qu'avait su trouver Yourcenar, cette fée immortelle.
Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde, 2005 

 

 

  

Lilian Berthelot
éditions La manufacture de livre, 06 - 2026

Présentation de l'éditeur

Préhistoire. Orhak est une chamane respectée, mais son statut est ébranlé par plusieurs saisons néfastes pour le clan des hautes terres du milieu… jusqu’au jour où, en quête de grotte-citerne, elle découvre une cavité hors du commun.
Fin du XIXe siècle. Louis Armand est forgeron, amoureux de ses causses. Avec l’inventeur de la spéléologie, E. A. Martel, ils en découvrent les plus belles grottes. L’une d’elles portera le nom de Louis et deviendra célèbre… mais ses mystères resteront enfouis bien au-delà de sa mort.
De nos jours. Fanny est pigiste pour un grand journal. Son amie Éloïse est guide à la grotte de l’aven Armand. Son aïeul n’est autre que Louis Armand dont elle découvre, cachés dans la cave de sa maison, des carnets intimes où il notait les détails de ses explorations. Avant d’avoir eu le temps de les lire, elle les confie à Fanny pour les besoins d’un article.
Trois époques, et un même mystère qui traverse les âges autour d’un lieu singulier où le réel confine au magique.

Aven révèle un univers insoupçonné dans un souffle d’aventure et de suspense où le rude paysage du causse Méjan devient gardien de la mémoire secrète des humains par-delà les siècles.

Toutes les informations sur le site de l'éditeur

 

jeudi 10 juillet 2025

Hauts Lozèriens, rangez vos appâts !

 

Il avait beau se projeter sur la droite avec toute son énergie, à chaque fois il basculait en arrière, sur le dos. Il essaya peut-être cent fois, en fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir le frétillement des pattes, et il ne s'arrêta qu'au moment où soudain il se sentit au flanc une douleur inconnue, légère et sourde.
Franz Kafka, La métamorphose

 

 


Un moustique d’origine auvergnate a été repéré en Haute-Lozère (Aubrac, Margeride). Facilement identifiable a sa couleur rouge tachée de vert et jaune, le nematocere altitudinis a la fâcheuse habitude de piquer ses proies au niveau des parties intimes, les plus tendres, son dard étant trop souple pour percer les zones dures ou épaisses. Cette propension à attaquer ces régions anatomiques sensibles lui vaut son nom familier de chichoune bougnat. Chichoune (1) désignant le sexe humain en occitan (2), et bougnat pour sa répartition géographique centrée sur l’Auvergne. Sa piqure est heureusement peu urticante mais peut véhiculer des MST. Les sous-vêtements taillés dans une combinaison de scaphandrier constituent la meilleure protection pour les délicats appâts et éviter que les diptères n'y fassent des agapes.

Nematocere altitudinis

 

Nudisme, naturisme et autres originalités comportementales ou vestimentaires, les tenues d'Adam et Eve et le port du plus simple appareil sont à proscrire dans les zones infestées.

Source : Science Diffuse n°48 du 31 juin 2025

Professeurs Lozérix, Nimbus & Tournesol
Laboratoire C.I.M.E. (Centre International Margeridien d'Entomologie)


(1) Voir sur le Wikitionnaire 
(2) Zigounette, zézette étant désignée par le dérivé chichourle (provençal)

mardi 28 mai 2024

Peut-on être un winner en Lozère ?

Mon Lapin Quotidien n°29
Ouvrage collectif
design de Quentin Faucompré
éditions L’Association, 05-2024

 

Présentation de l'éditeur

Mon Lapin Quotidien n°29 – Le poil soyeux, les pattes arrière montées sur ressort, un joli maillot rouge et vert près du corps, Mon Lapin Quotidien #29 pète la forme. Possiblement olympique, la forme, mais aussi Oulipique (dixit Hervé Le Tellier). Un numéro plutôt “sport” donc. MLQ #29 quadrille le terrain : hygiène de vie, dieux du stade, adrénaline, opium du peuple, culte du corps, compétitions, lutte des classes, courbatures, haut du podium, transfert du mercato, tout y passe. Bien échauffé, MLQ vous embarque au beau milieu d’improbables terrains de jeux graphiques et littéraires, tout en n’hésitant pas à faire des détours vers quelques vestiaires-coulisses existentiels.

MLQ évoque pêle-mêle Javier Milei, le 100 mètres saut du lit, Amélie Oudéa-Castéra, le lancer de marteau et faucille, la musique sportive, la cérémonie de la laisse, Leni Riefenstahl, le surf hippique, Raymond Poulidor, le water baseball, etc., etc.

L’équipe d’athlètes habituelle fusionne avec quelques nouvelles têtes.
Parmi elles : Rémy Cattelain, Cécile Dazord, Christophe Giudicelli, Lucile Gautier, Pauline Lecerf, Éric Lambé, Joseph Levacher, et Sébastien Lumineau.

Informations :
Nombre de pages : 12 p.
ISBN : 9782844149633
Prix : 8€

Présentation sur le site de l'éditeur
Présentation sur le site Librairie sans titre, avec quelques pages accessibles

Ce n'est pas dit dans la présentation, mais vu le titre, on peut supposer que la Lozère est aussi l'un des sujets abordés, sous l'angle sportif à priori. En tous cas, Lozère rime mieux avec winner qu'avec looser !

Mon Lapin Quotidien, ou MLQ est un trimestriel humouristique de L'Association, dont le premier numéro est paru en , un journal qui sort tous les 3 mois, de 12 à 16 pages en noir & blanc et très grand format. Les fondateurs sont Killoffer et Jean-Yves Duhoo qui en sont également les rédacteurs en chef jusqu’en 2019, puis Quentin Faucompré rejoint Patrice Killoffer en 2020 qui le laisse seul aux manettes dès la fin de l'année suivante. Le journal est mis en page par le graphiste et illustrateur Rocco. (source : Wikipedia)

Quelques données (sérieuses) pour compléter :
Le département  de la Lozère est l'un des plus sportifs de France et compte de nombreux clubs et comités départementaux sportifs (en pourcentage il se classe dans le peloton de tête du ratio nombre de clubs sportifs par rapport à la population).

  • 1 habitant sur 3 est adhérent à une fédération sportive.
  • 445 clubs sportifs agréés et 43 comités.
  • 24 000 : nombre de licenciés en 2011 (toutes disciplines confondues)

La Lozère bénéficie du plus fort taux d'équipement du Languedoc-Roussillon. Les clubs sont les partenaires incontournables des politiques locales d’animation, de promotion et d’éducation sportive. Mende, la préfecture, a été élue par deux fois ville la plus sportive de France.

La Lozère, terre d'événements sportifs :

(source : site du Département de la Lozère)

Quelques sportifs lozériens célèbres :

  • Lucien Mias, deuxième ligne de l'équipe de France de Rugby, 29 sélections.
  • Marion Buisson, championne de France de saut à la perche 2008
  • Romain Paulhan champion de France de VTT Descente DH.
  • David Pigeyre, équipe de France de canoë-kayak, top 20 mondial, kayak freestyle.
  • Éric Rousset, champion de France de rallye terre.
  • Axel Roudil-Cortinat, champion de France de cross-country marathon 2021, 2023.
  • Le Mende Volley Lozère (MVL) évolue en ligue B du championnat de France (champion de France N2 en 2016.
  • Isabelle Lafaye Marziou, multi-médaillée en tennis de table paralympique, simple et double, entre 1996 et 2017. Née à St Jean du Gard en 1963, Isabelle Lafaye a fait toute sa scolarité, primaire et secondaire à Mende où elle a vécu jusqu'en 1982. Son palmarès sur le site du comité paralympique.

Pour finir, une anecdote tennistique et personnelle.
Entre 1975 et 1994, j'ai eu une carrière tennistique significative. Classé 30/2 à 18 ans, les aléas de la vie ne m'ont pas permis de poursuivre une progression, et au contraire, faute de compétition et de pratique je me suis rapidement retrouvé à 0/40. Mes participations tardives à quelques tournois en simple et en double n'ont pas été couronnées de succès. J'en suis donc resté au tennis loisir. Mais durant mes années de minime/cadet/junior, jouant dans l'équipe de Mende, nous avons avec mes camarades et complices connus quelques victoires. Notamment en 1979 quand notre équipe cadets 2e année, - composée de trois garçons Philippe, François, Jean-Michel et une fille, Maryline -, nous sommes sortis premiers de la phase départementale lozérienne. Les autres rencontres étaient programmées contre des équipes de l'Hérault. Contre l'ASPTT Montpellier, nous avons gagné 4 jeux en 4 matches. Alors que les héraultais étaient tous à 30, 15/5 voire 15/4, aucun de nous n'était encore classé. Le déplacement suivant était prévu contre le Tennis Club de Lunel. Manque de bol, la veille de la rencontre la Lozère a subi d'importante chutes de neige. Notre équipe a du déclarer forfait. Comme je jouais en n°1, j'aurais du affronter le n°1 lunellois qui n'était autre que Thierry Champion, qui était déjà surclassé au dessus de sa catégorie.
Grace à cet évènement neigeux, la seule victoire dont Thierry Champion peut se prévaloir contre moi, est une victoire par forfait climatique !

En me remémorant cette époque, j'ai une pensée reconnaissante pour M. François Tricot qui a été un des fondateurs du Tennis Club de Mende et son président pendant plusieurs années. Il a beaucoup fait pour que les jeunes accèdent au tennis dans ces années ou la "démocratisation" de ce sport était le maitre-mot. Il était toujours disponible pour encadrer les déplacements, organiser les entrainements, favoriser la diffusion du tennis dans tous les milieux et offrir des tournées de bières au bar du Commerce. Célèbre aussi pour sa coupe de cheveux style gazon de Wimbledon en fin de tournoi, ce fier normand natif de Bois-Guillaume était d'une grande générosité. La liste des jeunes mendois, filles et garçons, qui ont pu frapper leurs premières balles puis jouer leurs premiers tournois dans toute la Lozère et quelques fois plus loin, grâce à lui, est bien longue. Membre des instances départementales et régionales de la FFT, une coupe inter-clubs portant son nom a été jouée durant quelques années.

Lozérix, crocodile de fond de court

 




jeudi 11 janvier 2024

Les griffes du Gévaudan

On voit ici de jeunes enfants
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le loup mange.

Charles Perrault, Le Petit Chaperon rouge - 1697

 

Bande dessinée
tome 1/2
Sylvain Runberg (scénariste), Jean-Charles Poupard (dessinateur)
éditons Glénat, 01-2024

Présentation de l'éditeur

La traque peut commencer : sur les traces d’une bête terrifiante aux multiples visages !
Été 1765. Quand François Antoine arrive dans le Gévaudan avec son fils pour enquêter sur une série d’exactions, la population est traumatisée. Depuis un an, on décompte dans cette région des dizaines de victimes, avant tout des femmes et des enfants, tuées dans des conditions atroces au bord des chemins. Les survivants décrivent tous une créature terrifiante, un animal inconnu, un fauve à moins que ce ne soit un loup-garou ? Pour l’Église, nul doute, c’est un fléau envoyé par Dieu ! Missionné par le roi pour mettre fin à ce carnage, François Antoine préfère écarter ces élucubrations… Selon le porte-arquebuse du roi, il est simplement question d’un loup. Mais pour son fils, plusieurs indices troublants laissent à penser qu’il s’agit d’autre chose, de bien plus terrible... Quelle sorte d’animal décapite, démembre et parfois déshabille ses proies ? Et comment expliquer, que les témoins des attaques n'arrivent pas à identifier l'animal, dans une région où le loup est un animal que l’on rencontre régulièrement ? Ni les balles des chasseurs ni les battues ne seront d’un grand secours et tandis que père et fils s’affrontent sur la nature de cette « Bête » insaisissable, la traque devient une affaire d’État… La tension monte, les attaques redoublent d’intensité et une sombre rumeur ressurgit du passé… une histoire où vengeance et loi du silence se mêlent aux crocs et aux griffes. Pour nos deux enquêteurs, l’adversaire sera pluriel, féroce et animé d’une haine sans limites…
Le mystère de la « Bête du Gévaudan » jamais élucidé, a marqué l’Histoire et inspiré le cinéma.
Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard s'emparent d’un mythe connu de tous, et réinventent l’histoire de la « Malbête » pour mieux brouiller les pistes et entraîner le public dans une enquête mystérieuse et terrifiante. Basé sur des faits réels, ce thriller résolument moderne où l’horreur dépasse la fiction, formera un diptyque dont les 2 albums sont accompagnés d’un dossier historique de 8 pages qui reviendra sur les faits réels survenus en Lozère au XVIIIe siècle.

Voir la fiche du livre sur le site de l'éditeur et un extrait

Informations :
Pages : 64
EAN : 9782344032312
Prix : 15,50 €

L'avis de Benoit Cassel sur Planète BD

Les griffes du Gévaudan - 1, Runberg & Poupard

Ce que j'en pense :
 
C'est une BD très intéressante qui aborde l’énigme de la Bête du Gévaudan. Le dessin réaliste est très agréable, le dessinateur réussit notamment quelques belles vignettes architecturales sur des lieux et des monuments. Peut-être pourrait-on reprocher un ton généralement un peu sombre mais cela doit être pour servir l’ambiance. Il y a également beaucoup de détails dans les costumes et sur les décors en général. Il y a par contre une grosse erreur au niveau du rendu des dialogues : en contractant systématiquement quelques voyelles dans le parler des paysans et petites gens, comme not’ Jeanne, vot’ sœur, j’vais la chercher … les auteurs tentent de donner un accent aux personnages qui est à rebours de celui des autochtones qui, en Margeride, utilise la langue d’oc dans une version ou justement toutes les voyelles sont prononcées et parfois appuyées, et les « r » légèrement roulés. Ce qui aurait dû donner des dialogues comme : votrre sœur, je vais la cherrcher. C’est une erreur qu’on rencontre aussi chez Franck Bouysse et son polar cévenol, Grossir le ciel. Autre erreur, la cigarette fumée par le fils du marquis de Morangiés, Jean-François-Charles de Molette, qui plus est avec un fume-cigarette, alors qu’en France le tabac se consomme essentiellement en prisant et qu’il faut attendre au mieux 1820 pour voir en France des cigarettes manufacturées. La suspicion d'anachronisme majeur est forte. les auteurs font également référence à une battue ayant mobilisé trente mille hommes, ce qui au vu de la population locale à cette époque semble totalement impossible. Ce même chiffre est cité par Patrick Bard dans son polar historique Le chien de Dieu (1). Il y a enfin l’utilisation de l’adjectif gabalais qui n’existe pas. Les habitants du Gévaudan sont les gabalitains, à l’origine, peuple celte des Gabales

Le scénario tient parfaitement la route. Il y a cependant quelques longueurs avec l’arrivée de François Antoine et de son fils Robert-François. De nombreux auteurs les désignaient sous le patronyme de Beauterne. Envoyés par Louis XV après les échecs successifs de Duhamel puis D’Enneval, on suit les Antoine alors que les attaques se poursuivent dans des conditions rendant impossible la culpabilité d’un loup. Il faut attendre plusieurs pages pour saisir le point de vue de François Antoine, plein de pragmatisme car tenant compte de la volonté royale et de la situation de la noblesse locale, alors que son fils épris de justice ne voit que l’évidence de crimes dont l’origine animale est exclue, comme cela est brillamment exposé dans le livre de Catherine Hermary Vieille, La bête. Il faut dire que quand les cadavres sont dénudés, avec parfois les vêtement pliés à coté, décapités, avec des membres proprement sectionnés ... cela ne fait pas très lupin. Les hypothèses quant à un fauve, une hyène est plusieurs fois évoquée, passent elles aussi à la trappe.

Les auteurs exposent petit à petit les tenants et aboutissants de l’affaire, on retrouve tous les personnages historiques, y est évoquée une affaire plus ancienne, les grands jours d’Auvergne, série de procès contre des nobles locaux ayant abusés de leurs pouvoirs et autorité pour spolié le petit peuple, avec semble-t-il aussi des enlèvements et d’enfants pour pimenter des orgies sexuelles. Plusieurs d’entre eux ont été exécutés. Cela a toutefois plus concerné la région de Clermont et Riom que la Margeride et le Gévaudan. Il faut attendre les toutes dernières pages de ce premier tome pour voir se dessiner la théorie à laquelle souscrive les auteurs, les suspects et leurs motivations. Les détails donnés sur celles-ci apparaissent comme plausibles d’un point de vue historique. Pour l'évêque de Mende, Gabriel-Florent de Choiseul Beauprè, la bête est envoyé par Dieu pour punir les gabalitains d'être trop sensibles aux sirènes du siècle des lumière et d'avoir été trop complaisants avec les protestants, les luthériens et autres francs-maçons. Pourtant, peu de gabalitains savaient lire à l'époque, l'influence franc-maçonne ne devait pas toucher grand monde, et les guerres de religion avec camisards et huguenots tombaient dans l'oubli. Robert-François de Beauterne ne manque pas de railler cette attitude superstitieuse.
 
C’est donc une approche tout à fait convaincante. Le parti pris des auteurs est d’ailleurs cité plusieurs fois, à savoir que les habitants du Gévaudan connaissaient parfaitement les loups. S’ils avaient eu affaire à l’un d’entre eux, ils ne l’auraient pas appelé « la Bête ». Argument élémentaire souvent occulté par nombre d’auteurs qui ont écrit sur le sujet. Les auteurs insistent sur la psychologie de l'époque ou nous avons encore les trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état. Il n'est pas recommandé pour les membres de ce dernier de contredire les affirmations des nobles ou de l'église. Les cases relatives à Marie-jeanne Vallet, la pucelle du Gévaudan, de son combat contre la bête à Paulhac le 11 aout 1765 à son témoignage devant François Antoine sont très habiles.

Les indigènes reconnaitront avec plaisir la cathédrale de Saint-Flour perchée sur son piton volcanique, la cathédrale de Mende, les portes fortifiées de Marvejols et la tour des anglais de Saugues. 

Lozérix - Les lettres perçantes

 

(1) Michel Louis va jusqu'à 40 000 hommes dans son livre L'innocence des loups (1992) : "Dès l’aube en ce lundi 11 février, ce sont près de quarante mille hommes qui s’ébranlent simultanément, sur une surface d’environ deux mille kilomètres carrés. Ceci veut dire, en faisant une moyenne, que chaque homme a au plus cinq hectares de terrain à fouiller de l’aube au crépuscule."

 


 

samedi 15 mai 2021

Les monuments mégalithiques de la Lozère

La pierre est un dos fait pour porter le temps
Federico Garcia Lorca

 

Les éditions Hachette Livre et la BNF rééditent le livre d'Adrien Mortillet, initialement paru en 1905.
 

Extrait :
Malgré leurs modestes proportions, dans la Lozère, comme partout ailleurs, les monuments mégalithiques sont fréquemment attribués par la tradition populaire à des géants. Nous avons vu à Balsièges, à Saint-Georges-de-Lévejac, à Saint-Préjet-du-Tarn des dolmens et à Chanac un menhir appelés le Géant (lou Geion ou Geoyon). Il y a aussi : le Lit du Géant (Liech del Gean), à Aliène ; la Grotte des Géants (Baoumo des Geons) et la Tuile de la Géante (Tioulo de la Geonte), à Balsièges ; le Tombeau du Géant, à Marvejols. Deux autres dolmens, un à Puylaurent et un à Saint-Frézal-d'Albuges, portent le nom de : Palet de Gargantua. Puis viennent les Fées, qui jouent également un rôle important. Le dolmen de Saint-Hélène est nommé : le Fuseau des Fées (Bertel de las Fados) ; un de ceux qui ont été indiqués sur le territoire de Marvejols : la Cave aux Fées ; un troisième, à Saint-Pierre-des-Tripiers : le Clapier des Fées (C lapas de las Fados), également connu sous le nom de Clapier des Magiciennes ou Sorcières (Mascos). La Tombe des Anglais, au Monastier, rappelle le souvenir fortement enraciné des ravages commis par ces derniers dans la contrée, au xive siècle. A La Tieule et dans les environs, les dolmens reçoivent le nom de Cibournios, appellation qui semble avoir quelque rapport avec le vieux mot cihory, signifiant charpier. Dans d'autres endroits on les appelle des Chazelles (Maisonnettes). Nous avons cité, entre autres, la Chazelle de Notre-Dame, à Chirac. On désigne encore les dolmens sous le nom de Tombeaux des Poulacres. Ce dernier mot semble être synonyme de Polacre (Polonais). Voir sur le site Bnf Gallica.
 

Sur l'auteur, Adrien de Mortillet, voir la nécrologie de la Société préhistorique de France (dont il fut membre fondateur) sur la base Persée

samedi 7 avril 2018

Le poil de la Bête

Cette clairière, au fond de la forêt de Sang, n’avait jamais vu les Romains. Pour traverser ses halliers et ses marécages, braver ses eaux invisibles, il fallait connaître les passages mystérieux, parfois souterrains, les pistes sans nombre tracées par les fauves. La séjournait Ambor le Loup, avec sa femme, ses enfants, ses serviteurs, ses chevaux, ses sangliers et ses chiens. On y trouvait aussi un ours et un loup domestiqués. Ambor avait d'autres demeures. Celle-ci était sacrée. Depuis mille ans sa race en faisait sont fort ; aucun ennemi n'y avait pénétré.
Ambor le loup, J-H Rosny Aîné



La Bête du Gévaudan
Gilles Milo-Vaceri
éditions du 38, février 2018


Présentation de l'éditeur
Le commandant Gerfaut est en vacances quand son assistante le prévient qu'un meurtre atroce vient d'être commis en Lozère, dans la famille son second adjoint. L'expert des tueurs en série doit élucider un assassinat si horrible que le légiste hésite à se prononcer sur l'origine des blessures. Les gens de la région, soutenus par une association d'éleveurs, accusent déjà les loups et des émeutes sèment la pagaille dans l'enquête. Mais les meurtres se poursuivent ! La population évoque alors le retour de la bête du Gévaudan, cet animal mystérieux qui avait terrorisé la Lozère au XVIIIe siècle. Coincé par la guerre entre éleveurs et défenseurs du loup, faisant les frais des ambitions politiques de certains et confronté à un tueur non identifié que rien ne semble pouvoir arrêter, Gerfaut doit gérer une situation de crise en s'appuyant sur son instinct. La solution se trouverait-elle dans le passé ? Et si la bête du Gévaudan était vraiment de retour ? Le commandant Gerfaut va montrer les crocs et sa morsure sera fatale.


Le livre commence très bien, puisque dès le titre, l'auteur gratifie sa "Bête" d'un B majuscule, marque de respect envers cette figure lozérienne devenue légendaire. Le portrait qu'il dresse dans son livre est par contre celui d'une créature bien moins recommandable.

En un machiavélique ping-pong, le livre s’ouvre sur les pensées du prédateur en chasse auxquelles répondent les angoisses d’une jeune fille qui regagne son domicile après sa journée de travail, préoccupée à l'idée de passer par la forêt à la tombée de la nuit. En écho, le commandant Gabriel Gerfaut apprend que la cousine d’un de ses adjoints vient d’être assassinée. La victime porte de si terribles blessures que le médecin légiste hésite sur leur origine. Elles ne peuvent pas avoir été causées par un loup ou un chien car les traces de morsures indiquent une mâchoire démesurée et d'une très grande puissance. Le temps pour le policier de rentrer à Paris, il y a déjà une seconde victime, une adolescente de seize ans. A son arrivée en Lozère, on comptera un troisième décès, un berger et trois brebis.

Dès le début de l'enquête, Gerfaut et son équipe vont être confrontés à Xavier Delpuech, un notable aux ambitions politiques affichées et fondateur de l'ADEL (Association Des Éleveurs Lozériens) et aux éleveurs membres de cette association, pour qui tout indique que le loup est responsable des attaques. A ses côtés il y a le procureur Chabanier, homme solide qui ne se laisse pas impressionner, le capitaine Delamare et le lieutenant Vidal, tous deux de la Section de Recherches de Nîmes. Même si Gerfaut est un spécialiste des tueurs en série et des crimes qui sortent de l'ordinaire, la traque du meurtrier reste difficile et il doit constamment manœuvrer entre éleveurs accusateurs du loup qui ne reculent pas devant la violence (1), et défenseurs du loup qui croient celui-ci hors de cause, jugeant sa présence en Lozère sujette à caution (2). Une partie de la population craint quant à elle d’assister au retour de La « Bête du Gévaudan », voire d'un loup-garou. S’il ménage les membres de son équipe et les familles des victimes, il est nettement moins conciliant avec les membres de l'ADEL.

Attaques pour lesquelles le loup est suspecté ou innocenté.
Direction Départementale des Territoires Lozère 2015


Gerfaut sera épaulé par deux personnages originaux, une jeune femme vétérinaire-expert, spécialisée dans les morsures de prédateurs et un écrivain criminologue qui, après dix années de recherche, prépare un ouvrage sur la « Bête du Gévaudan ». Sa parfaite connaissance des crimes de la première « bête », celle qui terrorisa le Gévaudan au XVIIIe siècle faisant de lui un soutien aussi savant que précieux.

Sur les pas de la Bête de Gilles Milo-Vaceri


L'affaire se déroule entre le 4 et le 12 juin 2017, sur une zone autour d’une ligne allant de Saint Etienne de Lugdarés en Ardèche à Prinsuéjols en Lozère, soit dans un périmètre autrefois foulé par "la Bête", même si son territoire de chasse était centré plus au nord. Les lozériens n'apprécieront pas forcément les quelques traits décochés par l'auteur à leur encontre. Il voit la campagne et les espaces ruraux peuplés de gens aussi méfiants que taciturnes et peu ouverts aux étrangers, l'étranger étant celui qui vit hors de la Lozère. Cette description est héritée d'un autre age, pas si ancien peut-être, mais même nos hautes-terres ne sont plus aussi hermétiques aux chocs historiques et aux évolutions du monde. Certes, le lozérien est réputé pour son caractère d'ours, volontiers ombrageux et parfois sauvage, mais sous son épaisse carapace il dissimule beaucoup de générosité de cœur, même si en bon auvergnat (3) il est plus économe du porte-monnaie. Le fait qu'il soit discret et peu enclin à se répandre ne doit pas être entendu comme une culture du secret, simplement, avant de se mêler d'une sombre affaire, il attend de pouvoir en distinguer clairement les contours. De même, les portraits des nobliaux, s'ils on longtemps tenu le Gévaudan puis la Lozère sous leur coupe, les temps changent. Ceux qu'on a nommé les "maîtres de granit" sont victimes des disparitions de lignées, de l'usure du temps, et de la saine remise en cause de vielles légitimités aujourd'hui sans fondement. L'influence qu'avait ces élites par leur richesse ou leur prestige, sur la vie sociale et politique des masses paysannes de ces terres pauvres a fondu comme neige au soleil. L'idée qui semble avancée par l'auteur que les riches éleveurs pourraient reprendre cette domination est peu crédible et démentie par les faits. Jacques Blanc, dernier représentant de ces lignées a été remplacé par un élu qui n'est même pas natif du département.

Tout ceci n'entache en rien l'intérêt du livre qui est une excellent thriller.


Lozérix, Chœur de loups et Bête à carreaux teints.


(1) L'auteur fait peut-être référence ici à l'attaque par des éleveurs des locaux de l'association ALEPE à Balsiège, à côté de Mende en 2015. Six d'entre-eux seront condamnés à 1 mois de prison avec sursis.
(2) La présence du loup est attesté en Lozère depuis 2014. Il lui est même arrivé de s’approcher très près de maisons comme à Saint Étienne du Valdonnez en janvier 2015.
(3) Pléonasme ! 

Le "faux" procès du loup au tribunal de Florac en 2015
a été le théâtre de vraies plaidoiries, preuve que l'animal est loin
d'être en pays conquis

samedi 16 décembre 2017

La bête humaine

" - Un homme seul ne survit pas dans la montagne...
...- Je ne suis pas un homme."
Catherine Hermary-Vieille, La bête



La bête
Catherine Hermary-vieille
éditions Albin Michel,  janvier 2014


Au XVIIIe siècle, dans le petit village de La Besseyre-Sainte-Marie, en Gévaudan (1), on a moins peur des loups, que l’on sait traquer depuis longtemps, que du Diable. Le village ne compte qu'une centaine d'habitants, tous cultivateurs ou éleveurs à l'exception du cabaretier, du sabotier, du curé. Des hommes et des femmes durs à la peine et au mal, peu causeurs, aux colères brutales et aux rancœurs tenaces. Ce Diable, seul le père Chastel (2) sait le tenir à distance avec ses potions et ses amulettes. On respecte, on craint cet homme qui détient tant de « secrets ». Mais lorsque la région devient la proie d’un animal aussi sanguinaire qu’insaisissable, comme vomi par l’enfer, le sorcier reste impuissant. La perte de ses pouvoirs serait-elle liée au retour de son fils Antoine, jeune garde-forestier parti vers le Sud en quête de rencontres et d'une vie meilleure. Ses errances vont le mener à Marseille, où il sera engagé sur un navire marchand faisant voile vers Tripoli. Mais des barbaresques se lancent à l'abordage de l’embarcation et massacrent son équipage. Devenu esclave et gardien de fauves à Alger, torturé, émasculé, Antoine va bientôt développer un profond goût pour le genre humain. Cet étrange garçon solitaire et sauvage parvient à s'échapper des geôles du dey d’Alger et rentre sur sa terre natale. (Résumé de l'éditeur).

Ancien cimetière de Nozeyrolles - Haute-Loire
Photo LZX, 2017


Nous ne sommes pas dans le roman d’Émile Zola, La bête humaine, de la série des Rougon-Macquarts, entre Paris et Le Havre au XIXe, mais plus au sud ou sévissait, 100 ans plus tôt, un bougon macabre.  Point d'hérédité alcoolique dans ce roman, mais des similitudes entre les protagonistes, Jacques Lantier de Zola et Antoine Chastel de Catherine Hermany-Vieille. Les deux souffrent d'une folie homicide, éprouvent un profond mal-être s'accompagnant de pulsions meurtrières auxquelles ils n’échappent pas. Le désir physique d'une femme s'accompagne  chez eux d'un irrésistible besoin de la tuer.

À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de férocité et de sauvagerie. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines. En mettant en scène la famille Chastel, elle reprend la thèse plusieurs fois évoquée de l'implication directe de Jean, le père, qui serait non pas le héros qui tua la bête, mais le meneur d'un animal dressé à tuer, même si elle choisit pour sa part de faire tenir le très mauvais rôle à Antoine, le fils cadet. Les villageois et habitants des environs font régulièrement appel à Jean pour tenir en respect le surnaturel et le diabolique encore bien présent dans les croyances, ce qu'il fait grâce à ses potions et à ses amulettes.
" Jean Chastel respectait les chats. Même s’ils pouvaient être les auxiliaires des sorcières avec leur regard d’un vert ou or profonds, ils étaient aussi porteurs de singuliers présages. Qu’un chat saute sur le lit de son maître ou de sa maîtresse malades annonçait que ceux-ci allaient bientôt mourir. Qu’on enduise ses pattes de saindoux le jour d’une naissance, et le nourrisson jouirait d’une bonne santé. Le sang coulant de la plaie laissée par la queue sectionnée d’un chat aidait les membres brisés à se ressouder. Pour le Masque, le chat était un allié, certainement capable d’évoquer les pouvoirs des ténèbres, mais point lui-même maléfique ".
Respecté et craint pour ses pouvoirs,  c'est un être secret qui s’est renfermé sur lui-même après la mort de sa femme. Antoine a hérité de ce caractère taiseux. Abandonnant son père et son frère, Antoine s’embarque pour un voyage qui s’achève dans les geôles du dey d’Alger. Lorsqu’il rentre, il n’est plus le même. C’est alors qu’une mystérieuse bête qui semble tout droit sortie de l’enfer commence à s’attaquer aux bergères.

L'écriture est brute, sauvage et violente. Elle est le reflet de cette bête qui hante les forêts de Margeride et du Gévaudan. L'auteur transmets très bien l'ambiance quelque peu fantastique qui se dégage de cette nature foisonnante, épaisse, sombre, enivrante mais aussi lumineuse, protectrice et source de vie.
" Les vieilles légendes transmises par les ancêtres au coin de l'âtre lors des veillées construisent un monde fantastique qui envoûte les petits enfants leur vie durant. Au monde du soleil s'oppose celui de la lune, au royaume de Dieu celui du Diable, au visible, au palpable l'invisible, le nébuleux ".

Cette forêt avec ses gorges, ses grottes, ses abris, ses amas de rocs, Antoine la connaît par cœur, il y est chez lui plus que dans la maison de son père. On découvre petit à petit, avec un suspens maitrisé, la transformation de l'homme, dépouillé de sa dignité et de son humanité, qui sombre et se noie dans une folie qui va au delà de la bestialité. Il ne lui suffit pas de tuer d'une façon primaire ou instinctive, mais il lui faut s'acharner, savourer, défier et prouver sa suprématie. Les traces qu'il laisse sèment la terreur et révèlent un criminel qui n'est plus capable d'émotion, de compassion, et encore moins de sentiment. On bascule avec lui du côté le plus obscur et terrifiant de l’âme humaine pour rencontrer une des pires monstruosités qu'elle peut abriter.
" En mai, on a enterré dix cadavres. Dans les cimetières, les herbes folles poussent entre les tombes, sur la terre fraîchement remuée. La cloche funèbre qui sonne au loin procure à Antoine une sorte d'ivresse. Face à la vallée, il lui arrive de hurler comme un loup ".

Tags modernes évoquant encore la Bête : "Le loup est innocent "
Entre Auvers (Haute-Loire) et Saint Privas du Fau (Lozère) - photo LZX, 2017


Les auteurs qui abordent directement ou indirectement l'histoire de "la bête" du Gévaudan se partagent toujours entre les tenants d'un coupable animal, et ceux, comme Catherine Hermary-Vieille qui pensent que tous ces crimes portent l'empreinte d'une intervention humaine. A travers sa légende, la Bête qui fait parfois figure d'une résistance aux pouvoirs en place (monarchie, église) est devenue l'animal totémique de la Lozère. A ce jour, par son exploitation économique et touristique, du Malzieu à Saugues, de Marvejols à Langogne, la Bête aura nourri plus d'hommes qu'elle n'en a mangé.

Lozérix - Appât de loup et leurre grave


(1)  Aujourd'hui en Haute-Loire
(2) Jean Chastel dit Le Masque (1708 - 1789)