mardi 2 juin 2026

Aven

Il est temps d'abattre à la hache de la poésie la muraille derrière laquelle pleurent les fées de l'enfance européennes, prisonnières de la grotte aux hirondelles qu'avait su trouver Yourcenar, cette fée immortelle.
Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde, 2005 

 

 

  

Lilian Berthelot
éditions La manufacture de livre, 06 - 2026

Présentation de l'éditeur

Préhistoire. Orhak est une chamane respectée, mais son statut est ébranlé par plusieurs saisons néfastes pour le clan des hautes terres du milieu… jusqu’au jour où, en quête de grotte-citerne, elle découvre une cavité hors du commun.
Fin du XIXe siècle. Louis Armand est forgeron, amoureux de ses causses. Avec l’inventeur de la spéléologie, E. A. Martel, ils en découvrent les plus belles grottes. L’une d’elles portera le nom de Louis et deviendra célèbre… mais ses mystères resteront enfouis bien au-delà de sa mort.
De nos jours. Fanny est pigiste pour un grand journal. Son amie Éloïse est guide à la grotte de l’aven Armand. Son aïeul n’est autre que Louis Armand dont elle découvre, cachés dans la cave de sa maison, des carnets intimes où il notait les détails de ses explorations. Avant d’avoir eu le temps de les lire, elle les confie à Fanny pour les besoins d’un article.
Trois époques, et un même mystère qui traverse les âges autour d’un lieu singulier où le réel confine au magique.

Aven révèle un univers insoupçonné dans un souffle d’aventure et de suspense où le rude paysage du causse Méjan devient gardien de la mémoire secrète des humains par-delà les siècles.

Toutes les informations sur le site de l'éditeur

 

jeudi 10 juillet 2025

Hauts Lozèriens, rangez vos appâts !

 

Il avait beau se projeter sur la droite avec toute son énergie, à chaque fois il basculait en arrière, sur le dos. Il essaya peut-être cent fois, en fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir le frétillement des pattes, et il ne s'arrêta qu'au moment où soudain il se sentit au flanc une douleur inconnue, légère et sourde.
Franz Kafka, La métamorphose

 

 


Un moustique d’origine auvergnate a été repéré en Haute-Lozère (Aubrac, Margeride). Facilement identifiable a sa couleur rouge tachée de vert et jaune, le nematocere altitudinis a la fâcheuse habitude de piquer ses proies au niveau des parties intimes, les plus tendres, son dard étant trop souple pour percer les zones dures ou épaisses. Cette propension à attaquer ces régions anatomiques sensibles lui vaut son nom familier de chichoune bougnat. Chichoune (1) désignant le sexe humain en occitan (2), et bougnat pour sa répartition géographique centrée sur l’Auvergne. Sa piqure est heureusement peu urticante mais peut véhiculer des MST. Les sous-vêtements taillés dans une combinaison de scaphandrier constituent la meilleure protection pour les délicats appâts et éviter que les diptères n'y fassent des agapes.

Nematocere altitudinis

 

Nudisme, naturisme et autres originalités comportementales ou vestimentaires, les tenues d'Adam et Eve et le port du plus simple appareil sont à proscrire dans les zones infestées.

Source : Science Diffuse n°48 du 31 juin 2025

Professeurs Lozérix, Nimbus & Tournesol
Laboratoire C.I.M.E. (Centre International Margeridien d'Entomologie)


(1) Voir sur le Wikitionnaire 
(2) Zigounette, zézette étant désignée par le dérivé chichourle (provençal)

samedi 13 juillet 2024

Des céphalopodes enquêtent en Lozère

 

Ô poulpe, au regard de soie ! toi, dont l'âme est inséparable de la mienne ; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses ; toi, en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore !
Comte de Lautréamont, Les chants de Maldoror

Les cols des Amériques
Thomas Cantaloube

La fille du Poulpe
éditions Moby Dick, 06-2024


Présentation de l'éditeur
Gabriella n'a pas grandi dans une prison bolivienne sans avoir développé un second sens pour les coups bas. Lorsque la jeune femme apprend la chute mystérieuse et fatale d'un journaliste chilien dans les Cévennes, elle décide d'aller y voir de plus près. Elle s'en va explorer les Causses où elle est accueillie par des flics tordus, des gros bras armés et un vieillard crépusculaire en fauteuil roulant. Bien entendu, Gabriel Lecouvreur, alias Le Poulpe, a tenu à la rejoindre pour la protéger. Comme si elle en avait besoin...
La fille du poulpe est une héroïne contemporaine, engagée, curieuse et amoureuse, qui a eu 24 ans en 2024. Ce qu'elle cherche, c'est dénicher au plus profond le désespoir et les injustices pour essayer de les gommer et faire sourire le quotidien. Comme le poulpe, elle s'exprime à travers de petits ou grands faits de société, qui, tels une pathologie, gangrènent le monde. Elle n'est ni flic, ni gendarme, ni femme de loi, elle est la preuve d'un monde à la dérive où elle va mener ses enquêtes guidée par son instinct.

Sous sa forme habituelle, le poulpe se rencontre très rarement en Lozère
son habitat et environnement étant exclusivement maritime.
Source image : https://poissons-coquillages-crustaces.fr/especes/poulpe/


Mon avis
Suite des tribulations du Poulpe, Gabriel Lecouvreur, à travers sa fille spirituelle, Gabriella, native de Bolivie. L'esprit libertaire qui animait le Poulpe souffle toujours sur ces pages, mais il s'est radicalisé à travers cette jeune métisse féministe, woke et partisane des gauches les plus extrêmes. C'est parfois un peu lourdingue. Si le Poulpe père était un esprit libre et un homme libre, Gabriella est quelque part prisonnière de ses engagements, de ses idéologies, de ses clichés et de ses poncifs. Si leur combat est le même, les arguments et ressources du Poulpe étaient plus originaux et plus convaincants. En plus, cette jeune fille ne boit pas de bière, adieu donc les découvertes de liquides pétillants et peu alcoolisés à base de houblon.

L'auteur a toutefois l’honnêteté de reconnaître ici et la les limites des choix politiques et sociétaux de son héroïne. Qui dit stricte égalité des genres, dit fin de la galanterie. Gabriella se trimbale donc son sac à dos sans l'aide d’aucun mâle. Le titre fait référence à la sinistre École des Amériques (1), école militaire et policière de contre-guerrilla. Sauf qu'aujourd'hui, ce sont des militaires vénézuéliens chavistes, des militaires nicaraguayens "sandinistes" et autres dérivés des dictatures d’extrême-gauche qui y ont été formés qui mettent ces préceptes en œuvre au mépris des plus élémentaires droits de l'homme

Côté décor, nous sommes en Lozère, entre Mende, le causse de Sauveterre et le Mont Lozère. Les lozériens s'y retrouveront. On passe sur le parvis de la cathédrale de Mende et probablement au bar le Drakkar, à Hyper U, on monte vers Champerboux ou Le Bleymard, on longe le Lot ou le Tarn. Par contre, la description d'une manifestation rassemblant plusieurs milliers de personnes, qui va dégénérer et induire l'intervention musclée de gardes-mobiles et de canons à eau fera sourire les indigènes. Le record d'une manif en Lozère est de 2000 personnes grand maximum, et il n'y a jamais eu de débordements ayant entrainé une riposte policière et le déploiement d'un canon à eau (2). L'un des personnages clé est le préfet de Lozère qui a été placardisé dans la préfecture lozérienne, source de son amertume et par conséquence de sa participation aux agissements vengeurs dénoncés par Gabriella. Cette dernière recevra l'appui d'un berger des causses équipé comme un geek pour veiller sur son troupeau d'ovins menacé par le loup, et d'un néo-rural ex-grand reporter monté sur les hauteurs du Lozère pour y retrouver le calme et la sérénité. Le titre ne fait référence à aucun col cévenol, c'est un jeu de mot qui sert de titre, exercice imposé par la série.

Quant à l'histoire, elle est bien menée, ça se lit vite, le style est agréable, les personnages bien façonnés mais dans une intrigue très manichéenne.

 Lozérix, les lettres perçantes

Troupeau de moutons sur le causse
Source : département de la Lozère
(https://lozere.fr/la-reconquete-ovine-en-lozere.html)


(1) En savoir plus sur L’École des Amériques (Cairn.info).
(2) Je tiens d'une source policière mendoise le fait que le commissariat de Mende ne dispose pas de canon à eau, et que jamais des CRS ou des gardes-mobiles venus ponctuellement en renfort n'en ont amenés.

mardi 28 mai 2024

Peut-on être un winner en Lozère ?

Mon Lapin Quotidien n°29
Ouvrage collectif
design de Quentin Faucompré
éditions L’Association, 05-2024

 

Présentation de l'éditeur

Mon Lapin Quotidien n°29 – Le poil soyeux, les pattes arrière montées sur ressort, un joli maillot rouge et vert près du corps, Mon Lapin Quotidien #29 pète la forme. Possiblement olympique, la forme, mais aussi Oulipique (dixit Hervé Le Tellier). Un numéro plutôt “sport” donc. MLQ #29 quadrille le terrain : hygiène de vie, dieux du stade, adrénaline, opium du peuple, culte du corps, compétitions, lutte des classes, courbatures, haut du podium, transfert du mercato, tout y passe. Bien échauffé, MLQ vous embarque au beau milieu d’improbables terrains de jeux graphiques et littéraires, tout en n’hésitant pas à faire des détours vers quelques vestiaires-coulisses existentiels.

MLQ évoque pêle-mêle Javier Milei, le 100 mètres saut du lit, Amélie Oudéa-Castéra, le lancer de marteau et faucille, la musique sportive, la cérémonie de la laisse, Leni Riefenstahl, le surf hippique, Raymond Poulidor, le water baseball, etc., etc.

L’équipe d’athlètes habituelle fusionne avec quelques nouvelles têtes.
Parmi elles : Rémy Cattelain, Cécile Dazord, Christophe Giudicelli, Lucile Gautier, Pauline Lecerf, Éric Lambé, Joseph Levacher, et Sébastien Lumineau.

Informations :
Nombre de pages : 12 p.
ISBN : 9782844149633
Prix : 8€

Présentation sur le site de l'éditeur
Présentation sur le site Librairie sans titre, avec quelques pages accessibles

Ce n'est pas dit dans la présentation, mais vu le titre, on peut supposer que la Lozère est aussi l'un des sujets abordés, sous l'angle sportif à priori. En tous cas, Lozère rime mieux avec winner qu'avec looser !

Mon Lapin Quotidien, ou MLQ est un trimestriel humouristique de L'Association, dont le premier numéro est paru en , un journal qui sort tous les 3 mois, de 12 à 16 pages en noir & blanc et très grand format. Les fondateurs sont Killoffer et Jean-Yves Duhoo qui en sont également les rédacteurs en chef jusqu’en 2019, puis Quentin Faucompré rejoint Patrice Killoffer en 2020 qui le laisse seul aux manettes dès la fin de l'année suivante. Le journal est mis en page par le graphiste et illustrateur Rocco. (source : Wikipedia)

Quelques données (sérieuses) pour compléter :
Le département  de la Lozère est l'un des plus sportifs de France et compte de nombreux clubs et comités départementaux sportifs (en pourcentage il se classe dans le peloton de tête du ratio nombre de clubs sportifs par rapport à la population).

  • 1 habitant sur 3 est adhérent à une fédération sportive.
  • 445 clubs sportifs agréés et 43 comités.
  • 24 000 : nombre de licenciés en 2011 (toutes disciplines confondues)

La Lozère bénéficie du plus fort taux d'équipement du Languedoc-Roussillon. Les clubs sont les partenaires incontournables des politiques locales d’animation, de promotion et d’éducation sportive. Mende, la préfecture, a été élue par deux fois ville la plus sportive de France.

La Lozère, terre d'événements sportifs :

(source : site du Département de la Lozère)

Quelques sportifs lozériens célèbres :

  • Lucien Mias, deuxième ligne de l'équipe de France de Rugby, 29 sélections.
  • Marion Buisson, championne de France de saut à la perche 2008
  • Romain Paulhan champion de France de VTT Descente DH.
  • David Pigeyre, équipe de France de canoë-kayak, top 20 mondial, kayak freestyle.
  • Éric Rousset, champion de France de rallye terre.
  • Axel Roudil-Cortinat, champion de France de cross-country marathon 2021, 2023.
  • Le Mende Volley Lozère (MVL) évolue en ligue B du championnat de France (champion de France N2 en 2016.
  • Isabelle Lafaye Marziou, multi-médaillée en tennis de table paralympique, simple et double, entre 1996 et 2017. Née à St Jean du Gard en 1963, Isabelle Lafaye a fait toute sa scolarité, primaire et secondaire à Mende où elle a vécu jusqu'en 1982. Son palmarès sur le site du comité paralympique.

Pour finir, une anecdote tennistique et personnelle.
Entre 1975 et 1994, j'ai eu une carrière tennistique significative. Classé 30/2 à 18 ans, les aléas de la vie ne m'ont pas permis de poursuivre une progression, et au contraire, faute de compétition et de pratique je me suis rapidement retrouvé à 0/40. Mes participations tardives à quelques tournois en simple et en double n'ont pas été couronnées de succès. J'en suis donc resté au tennis loisir. Mais durant mes années de minime/cadet/junior, jouant dans l'équipe de Mende, nous avons avec mes camarades et complices connus quelques victoires. Notamment en 1979 quand notre équipe cadets 2e année, - composée de trois garçons Philippe, François, Jean-Michel et une fille, Maryline -, nous sommes sortis premiers de la phase départementale lozérienne. Les autres rencontres étaient programmées contre des équipes de l'Hérault. Contre l'ASPTT Montpellier, nous avons gagné 4 jeux en 4 matches. Alors que les héraultais étaient tous à 30, 15/5 voire 15/4, aucun de nous n'était encore classé. Le déplacement suivant était prévu contre le Tennis Club de Lunel. Manque de bol, la veille de la rencontre la Lozère a subi d'importante chutes de neige. Notre équipe a du déclarer forfait. Comme je jouais en n°1, j'aurais du affronter le n°1 lunellois qui n'était autre que Thierry Champion, qui était déjà surclassé au dessus de sa catégorie.
Grace à cet évènement neigeux, la seule victoire dont Thierry Champion peut se prévaloir contre moi, est une victoire par forfait climatique !

En me remémorant cette époque, j'ai une pensée reconnaissante pour M. François Tricot qui a été un des fondateurs du Tennis Club de Mende et son président pendant plusieurs années. Il a beaucoup fait pour que les jeunes accèdent au tennis dans ces années ou la "démocratisation" de ce sport était le maitre-mot. Il était toujours disponible pour encadrer les déplacements, organiser les entrainements, favoriser la diffusion du tennis dans tous les milieux et offrir des tournées de bières au bar du Commerce. Célèbre aussi pour sa coupe de cheveux style gazon de Wimbledon en fin de tournoi, ce fier normand natif de Bois-Guillaume était d'une grande générosité. La liste des jeunes mendois, filles et garçons, qui ont pu frapper leurs premières balles puis jouer leurs premiers tournois dans toute la Lozère et quelques fois plus loin, grâce à lui, est bien longue. Membre des instances départementales et régionales de la FFT, une coupe inter-clubs portant son nom a été jouée durant quelques années.

Lozérix, crocodile de fond de court

 




jeudi 11 janvier 2024

Les griffes du Gévaudan

On voit ici de jeunes enfants
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le loup mange.

Charles Perrault, Le Petit Chaperon rouge - 1697

 

Bande dessinée
tome 1/2
Sylvain Runberg (scénariste), Jean-Charles Poupard (dessinateur)
éditons Glénat, 01-2024

Présentation de l'éditeur

La traque peut commencer : sur les traces d’une bête terrifiante aux multiples visages !
Été 1765. Quand François Antoine arrive dans le Gévaudan avec son fils pour enquêter sur une série d’exactions, la population est traumatisée. Depuis un an, on décompte dans cette région des dizaines de victimes, avant tout des femmes et des enfants, tuées dans des conditions atroces au bord des chemins. Les survivants décrivent tous une créature terrifiante, un animal inconnu, un fauve à moins que ce ne soit un loup-garou ? Pour l’Église, nul doute, c’est un fléau envoyé par Dieu ! Missionné par le roi pour mettre fin à ce carnage, François Antoine préfère écarter ces élucubrations… Selon le porte-arquebuse du roi, il est simplement question d’un loup. Mais pour son fils, plusieurs indices troublants laissent à penser qu’il s’agit d’autre chose, de bien plus terrible... Quelle sorte d’animal décapite, démembre et parfois déshabille ses proies ? Et comment expliquer, que les témoins des attaques n'arrivent pas à identifier l'animal, dans une région où le loup est un animal que l’on rencontre régulièrement ? Ni les balles des chasseurs ni les battues ne seront d’un grand secours et tandis que père et fils s’affrontent sur la nature de cette « Bête » insaisissable, la traque devient une affaire d’État… La tension monte, les attaques redoublent d’intensité et une sombre rumeur ressurgit du passé… une histoire où vengeance et loi du silence se mêlent aux crocs et aux griffes. Pour nos deux enquêteurs, l’adversaire sera pluriel, féroce et animé d’une haine sans limites…
Le mystère de la « Bête du Gévaudan » jamais élucidé, a marqué l’Histoire et inspiré le cinéma.
Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard s'emparent d’un mythe connu de tous, et réinventent l’histoire de la « Malbête » pour mieux brouiller les pistes et entraîner le public dans une enquête mystérieuse et terrifiante. Basé sur des faits réels, ce thriller résolument moderne où l’horreur dépasse la fiction, formera un diptyque dont les 2 albums sont accompagnés d’un dossier historique de 8 pages qui reviendra sur les faits réels survenus en Lozère au XVIIIe siècle.

Voir la fiche du livre sur le site de l'éditeur et un extrait

Informations :
Pages : 64
EAN : 9782344032312
Prix : 15,50 €

L'avis de Benoit Cassel sur Planète BD

Les griffes du Gévaudan - 1, Runberg & Poupard

Ce que j'en pense :
 
C'est une BD très intéressante qui aborde l’énigme de la Bête du Gévaudan. Le dessin réaliste est très agréable, le dessinateur réussit notamment quelques belles vignettes architecturales sur des lieux et des monuments. Peut-être pourrait-on reprocher un ton généralement un peu sombre mais cela doit être pour servir l’ambiance. Il y a également beaucoup de détails dans les costumes et sur les décors en général. Il y a par contre une grosse erreur au niveau du rendu des dialogues : en contractant systématiquement quelques voyelles dans le parler des paysans et petites gens, comme not’ Jeanne, vot’ sœur, j’vais la chercher … les auteurs tentent de donner un accent aux personnages qui est à rebours de celui des autochtones qui, en Margeride, utilise la langue d’oc dans une version ou justement toutes les voyelles sont prononcées et parfois appuyées, et les « r » légèrement roulés. Ce qui aurait dû donner des dialogues comme : votrre sœur, je vais la cherrcher. C’est une erreur qu’on rencontre aussi chez Franck Bouysse et son polar cévenol, Grossir le ciel. Autre erreur, la cigarette fumée par le fils du marquis de Morangiés, Jean-François-Charles de Molette, qui plus est avec un fume-cigarette, alors qu’en France le tabac se consomme essentiellement en prisant et qu’il faut attendre au mieux 1820 pour voir en France des cigarettes manufacturées. La suspicion d'anachronisme majeur est forte. les auteurs font également référence à une battue ayant mobilisé trente mille hommes, ce qui au vu de la population locale à cette époque semble totalement impossible. Ce même chiffre est cité par Patrick Bard dans son polar historique Le chien de Dieu (1). Il y a enfin l’utilisation de l’adjectif gabalais qui n’existe pas. Les habitants du Gévaudan sont les gabalitains, à l’origine, peuple celte des Gabales

Le scénario tient parfaitement la route. Il y a cependant quelques longueurs avec l’arrivée de François Antoine et de son fils Robert-François. De nombreux auteurs les désignaient sous le patronyme de Beauterne. Envoyés par Louis XV après les échecs successifs de Duhamel puis D’Enneval, on suit les Antoine alors que les attaques se poursuivent dans des conditions rendant impossible la culpabilité d’un loup. Il faut attendre plusieurs pages pour saisir le point de vue de François Antoine, plein de pragmatisme car tenant compte de la volonté royale et de la situation de la noblesse locale, alors que son fils épris de justice ne voit que l’évidence de crimes dont l’origine animale est exclue, comme cela est brillamment exposé dans le livre de Catherine Hermary Vieille, La bête. Il faut dire que quand les cadavres sont dénudés, avec parfois les vêtement pliés à coté, décapités, avec des membres proprement sectionnés ... cela ne fait pas très lupin. Les hypothèses quant à un fauve, une hyène est plusieurs fois évoquée, passent elles aussi à la trappe.

Les auteurs exposent petit à petit les tenants et aboutissants de l’affaire, on retrouve tous les personnages historiques, y est évoquée une affaire plus ancienne, les grands jours d’Auvergne, série de procès contre des nobles locaux ayant abusés de leurs pouvoirs et autorité pour spolié le petit peuple, avec semble-t-il aussi des enlèvements et d’enfants pour pimenter des orgies sexuelles. Plusieurs d’entre eux ont été exécutés. Cela a toutefois plus concerné la région de Clermont et Riom que la Margeride et le Gévaudan. Il faut attendre les toutes dernières pages de ce premier tome pour voir se dessiner la théorie à laquelle souscrive les auteurs, les suspects et leurs motivations. Les détails donnés sur celles-ci apparaissent comme plausibles d’un point de vue historique. Pour l'évêque de Mende, Gabriel-Florent de Choiseul Beauprè, la bête est envoyé par Dieu pour punir les gabalitains d'être trop sensibles aux sirènes du siècle des lumière et d'avoir été trop complaisants avec les protestants, les luthériens et autres francs-maçons. Pourtant, peu de gabalitains savaient lire à l'époque, l'influence franc-maçonne ne devait pas toucher grand monde, et les guerres de religion avec camisards et huguenots tombaient dans l'oubli. Robert-François de Beauterne ne manque pas de railler cette attitude superstitieuse.
 
C’est donc une approche tout à fait convaincante. Le parti pris des auteurs est d’ailleurs cité plusieurs fois, à savoir que les habitants du Gévaudan connaissaient parfaitement les loups. S’ils avaient eu affaire à l’un d’entre eux, ils ne l’auraient pas appelé « la Bête ». Argument élémentaire souvent occulté par nombre d’auteurs qui ont écrit sur le sujet. Les auteurs insistent sur la psychologie de l'époque ou nous avons encore les trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état. Il n'est pas recommandé pour les membres de ce dernier de contredire les affirmations des nobles ou de l'église. Les cases relatives à Marie-jeanne Vallet, la pucelle du Gévaudan, de son combat contre la bête à Paulhac le 11 aout 1765 à son témoignage devant François Antoine sont très habiles.

Les indigènes reconnaitront avec plaisir la cathédrale de Saint-Flour perchée sur son piton volcanique, la cathédrale de Mende, les portes fortifiées de Marvejols et la tour des anglais de Saugues. 

Lozérix - Les lettres perçantes

 

(1) Michel Louis va jusqu'à 40 000 hommes dans son livre L'innocence des loups (1992) : "Dès l’aube en ce lundi 11 février, ce sont près de quarante mille hommes qui s’ébranlent simultanément, sur une surface d’environ deux mille kilomètres carrés. Ceci veut dire, en faisant une moyenne, que chaque homme a au plus cinq hectares de terrain à fouiller de l’aube au crépuscule."

 


 

samedi 15 mai 2021

Les monuments mégalithiques de la Lozère

La pierre est un dos fait pour porter le temps
Federico Garcia Lorca

 

Les éditions Hachette Livre et la BNF rééditent le livre d'Adrien Mortillet, initialement paru en 1905.
 

Extrait :
Malgré leurs modestes proportions, dans la Lozère, comme partout ailleurs, les monuments mégalithiques sont fréquemment attribués par la tradition populaire à des géants. Nous avons vu à Balsièges, à Saint-Georges-de-Lévejac, à Saint-Préjet-du-Tarn des dolmens et à Chanac un menhir appelés le Géant (lou Geion ou Geoyon). Il y a aussi : le Lit du Géant (Liech del Gean), à Aliène ; la Grotte des Géants (Baoumo des Geons) et la Tuile de la Géante (Tioulo de la Geonte), à Balsièges ; le Tombeau du Géant, à Marvejols. Deux autres dolmens, un à Puylaurent et un à Saint-Frézal-d'Albuges, portent le nom de : Palet de Gargantua. Puis viennent les Fées, qui jouent également un rôle important. Le dolmen de Saint-Hélène est nommé : le Fuseau des Fées (Bertel de las Fados) ; un de ceux qui ont été indiqués sur le territoire de Marvejols : la Cave aux Fées ; un troisième, à Saint-Pierre-des-Tripiers : le Clapier des Fées (C lapas de las Fados), également connu sous le nom de Clapier des Magiciennes ou Sorcières (Mascos). La Tombe des Anglais, au Monastier, rappelle le souvenir fortement enraciné des ravages commis par ces derniers dans la contrée, au xive siècle. A La Tieule et dans les environs, les dolmens reçoivent le nom de Cibournios, appellation qui semble avoir quelque rapport avec le vieux mot cihory, signifiant charpier. Dans d'autres endroits on les appelle des Chazelles (Maisonnettes). Nous avons cité, entre autres, la Chazelle de Notre-Dame, à Chirac. On désigne encore les dolmens sous le nom de Tombeaux des Poulacres. Ce dernier mot semble être synonyme de Polacre (Polonais). Voir sur le site Bnf Gallica.
 

Sur l'auteur, Adrien de Mortillet, voir la nécrologie de la Société préhistorique de France (dont il fut membre fondateur) sur la base Persée

vendredi 22 janvier 2021

Un terroir, un peuple, une vache !

 

 

Dans cette partie lozérienne de l’Aubrac, les prairies étaient semées de gigantesques roches qui semblaient avoir été jetées depuis la lune. Elles lévitaient au-dessus de la peau de neige, laquelle se lézardait par endroits pour laisser apparaître les cours d’eau noire, comme des saignées dans la terre. Une immense pelage de dalmatien.
Alto Braco, Vanessa Bamberger

 Alto Braco
Vanessa Bamberger
éditions Liana Levi, 01-2019

 

Un peu inquiété par la 4e de couverture qui donnait une toponymie fantaisiste du nom Aubrac, cela c'est vite dissipé à la lecture. C'est un bouquin sympa qui dépasse largement les secrets de famille et le retour nostalgique d'une émigrée sur la terre des ancêtres. L'auteure a le bon gout de ne pas limiter l'Aubrac à l'Aveyron, erreur souvent commise, parfois en toute mauvaise foi par lesdits aveyronnais ; exemple :

" Armand l'Aveyronnais tenait rancune à la terre entière. Il Jugeait ses voisins aubracois débiles, les Lozériens pauvres et les Cantalous peureux, les conseillers municipaux vendus, les éleveurs fainéants. Cependant, face aux Parisiens qu'il appelait "doryphores", ils étaient tous Aveyronnais, Cantalous et Lozériens, des Auvergnats. "

Elle insiste bien sur la notion de territoire (1) que constitue l'Aubrac, uniquement limité par des frontières géologiques et géographiques et réparti sur trois départements, Aveyron Cantal et Lozère. Pour ne fâcher personne, le livre se situe sur trois lieux principaux, Lacalm (12), Saint-Urcize (15) et Nasbinals (48)(2). C'est l'histoire d'une jeune parisienne élevée par sa grand-mère et grand-tante, deux figures des Auvergnats de Paris, cette tribu composée de Lozériens, Aveyronnais, Cantalous ... qui possède encore une majorité des bistrots parisiens. La solidarité et l'entraide qui prévalent dans le groupe et le sens du commerce et de l'économie en ont fait un groupe soudé et puissant. Quand l'age avance, ils sont nombreux à se replier sur les terres natales pour une courte retraite avant d'aller remplir les cimetières. Le façonnage de l'identité est aussi abordé par de pertinantes réflexions :

" Je ne croyais ni aux gènes ni aux racines attachant l'être humain à une seule terre. Je me définissais comme parisienne parce que j'avais été élevée ici. J'aurais aussi bien pu me sentir ardéchoise, madrilène, australienne... Il me semblait que le sentiment d'appartenance n'était qu'une construction de l'esprit, une histoire qu'on se raconte à soi-même. Je voulais bien croire à l'influence de l'environnement sur le corps et le mental, admettre que le pays de mes grands-mères les avait façonnées, faites dures comme le granit glacé, tranchantes comme le basalte, mais elles n'étaient pas nées ainsi. J 'observais moi-même chaque jour les processus d'apprentissage face aux enfants de la crèche de Levallois-Perret dont j'étais la directrice. Ils imitaient mes gestes tels des dizaines de petits miroirs. Quand j'avais exposé ma théorie à Granita, elle m'avait fait taire d'un claquement de langue.
— Miladiou, on voit bien que tu n'as pas connu l'exil. "

Au delà du vécu personnel de Brune qui va découvrir son histoire, le livre est aussi la découverte d'un terroir, d'un peuple et d'une vache ;

" Au milieu de la place se dressait le célèbre taureau de bronze, onglons plantés sur un grand socle de pierre noire, chignon et mufle au vent, l'air féroce. Le symbole de la race, la curiosité et la fierté de la commune. La vache avait toujours été le totem de l'Aubrac, son tracteur, son garde-manger, sa bourse. Cependant c'était le taureau qu'on glorifiait. De même qu'on disait viande de bœuf alors qu'on mangeait de la vache, on parlait de bœufs dressés et non de femelles. La misogynie valait aussi pour les bovins. "

Chaussée basalatique du Pont des Nègres, sur le ruisseau des Plèches vers Marchastel (48)
Photo E. Planchon 2017 sous licence creative commons

 

La crise bovine, le malaise agricole, les méthodes d'élevage (3) sont abordés à travers l'histoire des parents, des cousins, des voisins. Querelles de voisinages, querelles de paysans, utilisations des terres (4), filières de distribution, le livre explique simplement les tenants et aboutissants de toute l'économie qui gravite autour de la race Aubrac. Les traits d'humour, débats sur la stabulation (5), les doryphores et les propos émaillés de régionalismes bien sentis, les paragraphes sur la gastronomie et l'art culinaire régional sont autant de notes de bonne humeur qui égaient un constat délicat sur un monde au carrefour de son histoire. Les descriptions géographiques, lacs, cascades, rivières, chaussées basaltiques et chaos granitiques raviront les amoureux de cette terre sauvage qui ne se donne pas n'importe comment à n'importe qui. L'auteur égratigne au passage tous ceux qui ne connaissent pas l'Aubrac et les réactions qu'il provoque quand on le découvre :

" L'Aubrac produisait immanquablement la même réaction chez ses visiteurs : on dirait la Mongolie ; on croirait la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la Namibie, l'Islande, le Pérou, le Tibet, le Canada, l'Ecosse... Derrière son comptoir, Annie hurlait de rire quand un client avouait connaître le Chili mais pas l'Aubrac. "

Comparaisons contestables quand on ne retient que ça d'un espace riche de tant d'autres choses.
Proche d'une autre terre de légende, le Gévaudan, l'auteur rappelle justement que
" puisque nous étions sur ses terres, j’ai convoqué l’image de la bête du Gévaudan, accusée de toutes sortes de crimes, viols, incestes, alors qu’elle n’avait pu, selon Granita, parcourir tant de kilomètres en si peu de temps. Il en existait peut-être plusieurs, ou bien il s’agissait d’un homme. D’ailleurs les gens du coin n’avaient jamais cru au loup, car le loup, eh bien, ils le connaissaient. "
L'auteur donne la véritable origine du nom Aubrac, empreint de celtitude dans les dernières pages.
" Le lac de Saint-Andéol avait l'apparence d'un immense plat émaillé bleu cobalt, la texture d'une coupe en pâte de verre de Murano. Sa surface se couvrait d'une fumée, une légère poussière d'eau semblable à des embruns, de sorte qu'on avait l'impression d'un bord de mer. Quand je me suis approchée, j'ai vu que l'eau possédait, en réalité, la couleur de l'ambre, exactement comme Bernard l'avait décrit. La teinte brune de la tourbe d'Aubrac, dont l'origine occitane, alto braco, signifiait donc "haute boue" et pas "haut lieu" comme je le croyais. "
L'histoire est sauve.

Lozérix - Haut-braqué parmi le bas-monde

 

Le livre a remporté de nombreux prix :
Prix France Bleu Page des libraires 2019
Prix Arverne 2019
Prix Simone Veil – Mairie du 8ème 2019
Prix Lire Elire Culture et bibliothèques pour tous Nord Flandre 2019
Prix Cabri d’or 2019

En savoir plus sur le livre sur le site de l'éditeur.



 

(1) " Malgré la sensation d’immensité qu’il offrait, le plateau de l’Aubrac était minuscule, quarante kilomètres de long, vingt de large. Bien qu’on s’y sente isolé, au milieu de nulle part, il s’avérait impossible d’y pénétrer sans se faire remarquer, et ce constat m’a instantanément oppressée "
(2) "
Nasbinals ressemblait à Lacalm en plus gros et plus vivant. La même architecture vernaculaire, un village minéral, une corpulente église en granit, un clocher octogonal plus large que haut dominant de lourdes maisons rocheuses, des toits de lauze aux éclats mordorés, des vieilles dames en collants chair courbées sous le poids de leurs paniers en osier, car ici le commerce prospérait.
"
Le long des vingt-cinq kilomètres qui séparaient Lacalm de Nasbinals, j'avais traversé ces trois départements en trente minutes sans noter la moindre différence entre les paysages, les bâtiments, les coutumes. Partout j'avais vu les forêts de hêtres et d'épicéas entrecouper les prairies, et les murets de pierre sèche, les tourbières verdâtres, les moraines brunes, les boraldes argentées, les lacs métalliques, les vaches caramel, les fermes modernisées, partout le même alliage de replats et de crêtes, d'herbe brûlée et d'infini brumeux. Le même vent furieux, la même lumière stroboscopique. "
(3) "
Après l'élevage traditionnel, l'agriculture intensive, le retour à la terre façon bourrée et aligot, l'agriculture biologique, il existait une cinquième voie, celle de la qualité alliée à une traçabilité irréprochable.  La fusion parfaite entre tradition, modernité et santé, entre bon sens paysan, respect de l'environnement et technologie. "
(4) "
Les vieux éleveurs, c'est une race à part, tu sais. Prêts à tuer père et mère pour vingt mètres carrés de pelouse. A bénir le bon Dieu le matin et embrasser le cul du diable le soir. Cette terre qu'il se disputent, certains ne la respectent pas. Pierrot, c'est un des pires. Il dit qu'il ne met pas d'engrais mais parfois, quand il pleut, ça mousse. "
(5
) " Rien de tel qu'un débat sur la stabulation pour convertir un paysan taiseux en commère survoltée"