
Plantés sur leur derrière le long de la clôture de l’autoroute. Ils sont nés ici, chez moi, dans cette forêt. Mon arrière-grand-père les chassait. Il y a trois cents ans ils terrorisaient la contrée. Ecoutez-les à présent. Funèbre. L’autoroute coupe la forêt en deux comme une frontière de béton. Ces marcheurs et ces conquérants fantastiques qui pouvaient abattre cinquante lieux en une nuit sont prisonniers. Ils deviennent mélancoliques et nerveux. Leurs femelles ne font plus de petits.
Et puis, cette phrase étrange, de sa part :
- Je ne crois plus aux loups.
Jean Raspail, Pécheurs de lunes.
Le 22 janvier 2015, à Saint Etienne du Valdonnez (1), un loup a déambulé quelques heures aux abords immédiats d’une maison et de son jardin. Apparemment peu effrayé, l’animal a pu être longuement photographié par la propriétaire. Les biologistes spécialistes de l’animal expliquent cette incursion par la raréfaction de nourriture due à l’hiver, ce qui a poussé ce loup à sortir du bois. La privation de nourriture provoque chez la bête une faim de loup. Fort heureusement, ces lozériens qui ont vu le loup ne sont pas des éleveurs ovins. Le loup n’est donc pas rentré dans la bergerie. En Lozère, depuis l’époque de la Bête, l’impact des loups est grand. Il est bien sur l’animal phare du célèbre parc zoologique des loups du Gévaudan, incontournable loupnaparc départemental mais aussi, du fait qu'y sont présentes de nombreuses femelles de toutes les espèces de loups, c'est aussi le loupanar planétaire et le berceau de la race. Toutefois, son retour, comme animal sauvage prédateur des troupeaux, inquiète beaucoup les éleveurs. Connu comme le loup blanc, les agriculteurs crient au loup, jusqu’à avoir un chat dans la gorge, dès qu’un troupeau est attaqué ou qu’une carcasse est découverte, sans savoir qui est le vrai coupable. En ce domaine, les nombreux chiens errants se révèlent plus problématiques que les loups dont le nombre est encore très réduit.
Quand on parle du loup, celui-ci sort de sa tanière et on en voit la queue. Celui de la vallée du Valdonnez était, d’après les témoignages, aux fesses d’un chevreuil. Le dit chevreuil ne s’était pas jeté dans la gueule du loup mais, blessé auparavant par une automobile qui roulait pourtant à pas de loup, il était devenu une proie facile. Notons la remarquable attitude des deux principales spectatrices de la scène, la mère et sa petite fille, qui ne lui ont pas jeté de cailloux, ne rejouant donc pas pierre et le loup. Courageuses mais pas téméraires, aucune des deux n’est sortie dans le jardin tant que loup y était. Elles n’ont pas eu envie de jouer au petit chaperon rouge ou à la mère-grand. Elles l’ont vu de suffisamment près pour voir que l’animal avait le croc blanc et des poils clairs.
Peut être a-t-on à faire à un loup blond, pétillante bestiole venant de Louvain, en Belgique et non pas à un loup des Abruzzes qui serait venu d’Italie. A moins qu’il ne vienne d’Afrique tel un zouloup, ou alors d’Espagne comme le chien andalou. Dans les bistrots, bars et cafés lozériens, chacun y va de son analyse et de sa prédiction, et les enjeux vont bon train sur le retour des canidés. Jusqu’au fond des campagnes, les loups sont entrés en pari. Et, à l’heure dite entre chien et loups, on rentre chez soi en louvoyant avec de furtifs regards sur ses arrières, d’autant que la météo prévoit un net rafraichissement et l’arrivée pour les jours prochains d’un froid de loup.
Les chercheurs de vesse-de-loup ou ramasseurs de gueule-de-loup risquent de se faire rare à la saison venue.
Quelles vont être les réactions des lozériens face à ce retour ? L’ambiance n’est pas vraiment à danser avec les loups. Des loustics, agités de la gâchette, doivent déjà être en train de graisser leurs armes, et des jeunes loups ambitieux rêvent de trophées canins à accrocher au dessus de la cheminée. Pour les bergers, vachers et pasteurs, l’oukase est prononcé depuis longtemps. En terre catholique, cette actualité sympathique va peut être faire de la publicité aux scouts qui recrutent les enfants de 8 à 11 ans pour les Louveteaux. Cependant, depuis des mois que le retour du loup en Pays Gabale est avéré, on doit plus craindre le retour des vieilles peurs ancestrales et des angoisses irraisonnées, tant l’homme est conditionné depuis longtemps, et à partir de l’enfance, par une image négative du loup. Pourtant, contrairement à la citation, c’est l’homme qui est un homme pour le loup. Cette mauvaise réputation du loup n’est pas méritée. Le grand Hergé lui-même avait d’abord pensé gratifier son héros d’un chien plus grand, issu d’un croisement entre un berger belge et un loup, ce qui aurait donné Les aventures de Tintin et Mi-loup. Finalement, il a choisi un fox-terrier pour son caractère plus espiègle. Souhaitons que notre animal soit un vieux loup de mer et que son expérience lui permette de se protéger et de survivre. Souhaitons aussi qu’il puisse user de toute sa ruse, comme se masquer d’un loup sur le museau, ou, encore plus fort, se déguiser en homme-garou et faire croire au grand retour de Bête du Gévaudan. Il peut aussi se faire passer pour un saint à qui on adresserait des loups-anges, ou au contraire pour un voyou et trainer avec des loubards, voire des marlous et des filous.
Quant à toi, aimable lecteur de ce blog du Pays Gabale, si en parcourant son territoire tu viens à rencontrer un loup, prends ce loup pour frère car il connaît l’ordre des forêts (2).


