samedi 16 décembre 2017

La bête humaine

" - Un homme seul ne survit pas dans la montagne...
...- Je ne suis pas un homme."
Catherine Hermary-Vieille, La bête



La bête
Catherine Hermary-vieille
éditions Albin Michel,  janvier 2014


Au XVIIIe siècle, dans le petit village de La Besseyre-Sainte-Marie, en Gévaudan (1), on a moins peur des loups, que l’on sait traquer depuis longtemps, que du Diable. Le village ne compte qu'une centaine d'habitants, tous cultivateurs ou éleveurs à l'exception du cabaretier, du sabotier, du curé. Des hommes et des femmes durs à la peine et au mal, peu causeurs, aux colères brutales et aux rancœurs tenaces. Ce Diable, seul le père Chastel (2) sait le tenir à distance avec ses potions et ses amulettes. On respecte, on craint cet homme qui détient tant de « secrets ». Mais lorsque la région devient la proie d’un animal aussi sanguinaire qu’insaisissable, comme vomi par l’enfer, le sorcier reste impuissant. La perte de ses pouvoirs serait-elle liée au retour de son fils Antoine, jeune garde-forestier parti vers le Sud en quête de rencontres et d'une vie meilleure. Ses errances vont le mener à Marseille, où il sera engagé sur un navire marchand faisant voile vers Tripoli. Mais des barbaresques se lancent à l'abordage de l’embarcation et massacrent son équipage. Devenu esclave et gardien de fauves à Alger, torturé, émasculé, Antoine va bientôt développer un profond goût pour le genre humain. Cet étrange garçon solitaire et sauvage parvient à s'échapper des geôles du dey d’Alger et rentre sur sa terre natale. (Résumé de l'éditeur).

Ancien cimetière de Nozeyrolles - Haute-Loire
Photo LZX, 2017


Nous ne sommes pas dans le roman d’Émile Zola, La bête humaine, de la série des Rougon-Macquarts, entre Paris et Le Havre au XIXe, mais plus au sud ou sévissait, 100 ans plus tôt, un bougon macabre.  Point d'hérédité alcoolique dans ce roman, mais des similitudes entre les protagonistes, Jacques Lantier de Zola et Antoine Chastel de Catherine Hermany-Vieille. Les deux souffrent d'une folie homicide, éprouvent un profond mal-être s'accompagnant de pulsions meurtrières auxquelles ils n’échappent pas. Le désir physique d'une femme s'accompagne  chez eux d'un irrésistible besoin de la tuer.

À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de férocité et de sauvagerie. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines. En mettant en scène la famille Chastel, elle reprend la thèse plusieurs fois évoquée de l'implication directe de Jean, le père, qui serait non pas le héros qui tua la bête, mais le meneur d'un animal dressé à tuer, même si elle choisit pour sa part de faire tenir le très mauvais rôle à Antoine, le fils cadet. Les villageois et habitants des environs font régulièrement appel à Jean pour tenir en respect le surnaturel et le diabolique encore bien présent dans les croyances, ce qu'il fait grâce à ses potions et à ses amulettes.
" Jean Chastel respectait les chats. Même s’ils pouvaient être les auxiliaires des sorcières avec leur regard d’un vert ou or profonds, ils étaient aussi porteurs de singuliers présages. Qu’un chat saute sur le lit de son maître ou de sa maîtresse malades annonçait que ceux-ci allaient bientôt mourir. Qu’on enduise ses pattes de saindoux le jour d’une naissance, et le nourrisson jouirait d’une bonne santé. Le sang coulant de la plaie laissée par la queue sectionnée d’un chat aidait les membres brisés à se ressouder. Pour le Masque, le chat était un allié, certainement capable d’évoquer les pouvoirs des ténèbres, mais point lui-même maléfique ".
Respecté et craint pour ses pouvoirs,  c'est un être secret qui s’est renfermé sur lui-même après la mort de sa femme. Antoine a hérité de ce caractère taiseux. Abandonnant son père et son frère, Antoine s’embarque pour un voyage qui s’achève dans les geôles du dey d’Alger. Lorsqu’il rentre, il n’est plus le même. C’est alors qu’une mystérieuse bête qui semble tout droit sortie de l’enfer commence à s’attaquer aux bergères.

L'écriture est brute, sauvage et violente. Elle est le reflet de cette bête qui hante les forêts de Margeride et du Gévaudan. L'auteur transmets très bien l'ambiance quelque peu fantastique qui se dégage de cette nature foisonnante, épaisse, sombre, enivrante mais aussi lumineuse, protectrice et source de vie.
" Les vieilles légendes transmises par les ancêtres au coin de l'âtre lors des veillées construisent un monde fantastique qui envoûte les petits enfants leur vie durant. Au monde du soleil s'oppose celui de la lune, au royaume de Dieu celui du Diable, au visible, au palpable l'invisible, le nébuleux ".

Cette forêt avec ses gorges, ses grottes, ses abris, ses amas de rocs, Antoine la connaît par cœur, il y est chez lui plus que dans la maison de son père. On découvre petit à petit, avec un suspens maitrisé, la transformation de l'homme, dépouillé de sa dignité et de son humanité, qui sombre et se noie dans une folie qui va au delà de la bestialité. Il ne lui suffit pas de tuer d'une façon primaire ou instinctive, mais il lui faut s'acharner, savourer, défier et prouver sa suprématie. Les traces qu'il laisse sèment la terreur et révèlent un criminel qui n'est plus capable d'émotion, de compassion, et encore moins de sentiment. On bascule avec lui du côté le plus obscur et terrifiant de l’âme humaine pour rencontrer une des pires monstruosités qu'elle peut abriter.
" En mai, on a enterré dix cadavres. Dans les cimetières, les herbes folles poussent entre les tombes, sur la terre fraîchement remuée. La cloche funèbre qui sonne au loin procure à Antoine une sorte d'ivresse. Face à la vallée, il lui arrive de hurler comme un loup ".

Tags modernes évoquant encore la Bête : "Le loup est innocent "
Entre Auvers (Haute-Loire) et Saint Privas du Fau (Lozère) - photo LZX, 2017


Les auteurs qui abordent directement ou indirectement l'histoire de "la bête" du Gévaudan se partagent toujours entre les tenants d'un coupable animal, et ceux, comme Catherine Hermary-Vieille qui pensent que tous ces crimes portent l'empreinte d'une intervention humaine. A travers sa légende, la Bête qui fait parfois figure d'une résistance aux pouvoirs en place (monarchie, église) est devenue l'animal totémique de la Lozère. A ce jour, par son exploitation économique et touristique, du Malzieu à Saugues, de Marvejols à Langogne, la Bête aura nourri plus d'hommes qu'elle n'en a mangé.

Lozérix - Appât de loup et leurre grave


(1)  Aujourd'hui en Haute-Loire
(2) Jean Chastel dit Le Masque (1708 - 1789)





samedi 31 janvier 2015

Le loup dans la vallée


 

 
- Savez-vous où ils sont ? me demanda-t-il. 
Plantés sur leur derrière le long de la clôture de l’autoroute. Ils sont nés ici, chez moi, dans cette forêt. Mon arrière-grand-père les chassait. Il y a trois cents ans ils terrorisaient la contrée. Ecoutez-les à présent. Funèbre. L’autoroute coupe la forêt en deux comme une frontière de béton. Ces marcheurs et ces conquérants fantastiques qui pouvaient abattre cinquante lieux en une nuit sont prisonniers. Ils deviennent mélancoliques et nerveux. Leurs femelles ne font plus de petits. 
Et puis, cette phrase étrange, de sa part : 
- Je ne crois plus aux loups.

Jean Raspail, Pécheurs de lunes.

 

Le 22 janvier 2015, à Saint Etienne du Valdonnez (1), un loup a déambulé quelques heures aux abords immédiats d’une maison et de son jardin. Apparemment peu effrayé, l’animal a pu être longuement photographié par la propriétaire. Les biologistes spécialistes de l’animal expliquent cette incursion par la raréfaction de nourriture due à l’hiver, ce qui a poussé ce loup à sortir du bois. La privation de nourriture provoque chez la bête une faim de loup. Fort heureusement, ces lozériens qui ont vu le loup ne sont pas des éleveurs ovins. Le loup n’est donc pas rentré dans la bergerie. En Lozère, depuis l’époque de la Bête, l’impact des loups est grand. Il est bien sur l’animal phare du célèbre parc zoologique des loups du Gévaudan, incontournable loupnaparc départemental mais aussi, du fait qu'y sont présentes de nombreuses femelles de toutes les espèces de loups, c'est aussi le loupanar planétaire et le berceau de la race. Toutefois, son retour, comme animal sauvage prédateur des troupeaux, inquiète beaucoup les éleveurs. Connu comme le loup blanc, les agriculteurs crient au loup, jusqu’à avoir un chat dans la gorge, dès qu’un troupeau est attaqué ou qu’une carcasse est découverte, sans savoir qui est le vrai coupable. En ce domaine, les nombreux chiens errants se révèlent plus problématiques que les loups dont le nombre est encore très réduit.

Quand on parle du loup, celui-ci sort de sa tanière et on en voit la queue. Celui de la vallée du Valdonnez était, d’après les témoignages, aux fesses d’un chevreuil. Le dit chevreuil ne s’était pas jeté dans la gueule du loup mais, blessé auparavant par une automobile qui roulait pourtant à pas de loup, il était devenu une proie facile. Notons la remarquable attitude des deux principales spectatrices de la scène, la mère et sa petite fille, qui ne lui ont pas jeté de cailloux, ne rejouant donc pas pierre et le loup. Courageuses mais pas téméraires, aucune des deux n’est sortie dans le jardin tant que loup y était. Elles n’ont pas eu envie de jouer au petit chaperon rouge ou à la mère-grand. Elles l’ont vu de suffisamment près pour voir que l’animal avait le croc blanc et des poils clairs.

Peut être a-t-on à faire à un loup blond, pétillante bestiole venant de Louvain, en Belgique et non pas à un loup des Abruzzes qui serait venu d’Italie. A moins qu’il ne vienne d’Afrique tel un zouloup, ou alors d’Espagne comme le chien andalou. Dans les bistrots, bars et cafés lozériens, chacun y va de son analyse et de sa prédiction, et les enjeux vont bon train sur le retour des canidés. Jusqu’au fond des campagnes, les loups sont entrés en pari. Et, à l’heure dite entre chien et loups, on rentre chez soi en louvoyant avec de furtifs regards sur ses arrières, d’autant que la météo prévoit un net rafraichissement et l’arrivée pour les jours prochains d’un froid de loup. Les chercheurs de vesse-de-loup ou ramasseurs de gueule-de-loup risquent de se faire rare à la saison venue.


Quelles vont être les réactions des lozériens face à ce retour ? L’ambiance n’est pas vraiment à danser avec les loups. Des loustics, agités de la gâchette, doivent déjà être en train de graisser leurs armes, et des jeunes loups ambitieux rêvent de trophées canins à accrocher au dessus de la cheminée. Pour les bergers, vachers et pasteurs, l’oukase est prononcé depuis longtemps. En terre catholique, cette actualité sympathique va peut être faire de la publicité aux scouts qui recrutent les enfants de 8 à 11 ans pour les Louveteaux. Cependant, depuis des mois que le retour du loup en Pays Gabale est avéré, on doit plus craindre le retour des vieilles peurs ancestrales et des angoisses irraisonnées, tant l’homme est conditionné depuis longtemps, et à partir de l’enfance, par une image négative du loup. Pourtant, contrairement à la citation, c’est l’homme qui est un homme pour le loup. Cette mauvaise réputation du loup n’est pas méritée. Le grand Hergé lui-même avait d’abord pensé gratifier son héros d’un chien plus grand, issu d’un croisement entre un berger belge et un loup, ce qui aurait donné Les aventures de Tintin et Mi-loup. Finalement, il a choisi un fox-terrier pour son caractère plus espiègle. Souhaitons que notre animal soit un vieux loup de mer et que son expérience lui permette de se protéger et de survivre. Souhaitons aussi qu’il puisse user de toute sa ruse, comme se masquer d’un loup sur le museau, ou, encore plus fort, se déguiser en homme-garou et faire croire au grand retour de Bête du Gévaudan. Il peut aussi se faire passer pour un saint à qui on adresserait des loups-anges, ou au contraire pour un voyou et trainer avec des loubards, voire des marlous et des filous.


En y regardant à la loupe, qui n'est pas la femelle du loup mais un instrument grossissant pour la vue, cela nous promet aussi des arrivées de touristes et de journalistes marchant à la queue leu leu, tous espérant croiser la bête et immortaliser des scènes de mœurs lupines armés de leurs appareils numériques. Mais s’il se sent épié, jaloux de sa tranquillité, le loup prend ses jambes à son coup, craignant tout forme de louvèterie et d'entourloupe. Le mieux est de le traquer de nuit, éclairé à la loupiote.

Quant à toi, aimable lecteur de ce blog du Pays Gabale, si en parcourant son territoire tu viens à rencontrer un loup, prends ce loup pour frère car il connaît l’ordre des forêts (2).

Lozérix - Gabelou à la démarche chaloupée


(1) France 3 Languedoc-Roussillon, le 28/01/2015
(2) proverbe mongol



samedi 24 janvier 2015

Eoliennes en Lozère, l’Eole des fans ?

  
 
 
 
 
 
" La roue de la fortune tourne plus vite que les pales du moulin "
Miguel de Cervantés

« Ce sont les climats froids et rudes qui trempent les âmes et enfantent les civilisations. »
Jean Raspail. Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, Albin Michel, 1981


Jean Raspail
Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, éditions Albin Michel, 1981

Il est régulièrement question dans le quotidien régional Midi-libre, de projets d’installation de parcs éoliens, (Margeride, Pelouse, Le Born, Saint Sauveur de Peyre…) les derniers en date sur la terre de Peyre ou sur le Truc de l’Homme ou sept éoliennes sont envisagées. En Aubrac, l’aligot a déjà le vent en poupe. Grâce à cette technologie moderne, il sera encore plus dans le vent. Dans Lozère il y a « ère », voici donc le département transformable en chambre à air. Normal quand on a eu pendant plusieurs années le slogan soufflé du Conseil général : Lozère tu m’aères. Les édiles soulevant ces questions considèrent que la Lozère est une île sous le vent. Les vaches d’Aubrac sont souvent coiffées en coup de vent, phénomène atmosphérique pouvant même décorner les bœufs. Certains voient cette implantation comme une bouffée d’oxygène, économique notamment, un souffle nouveau sur la Lozère, semant aux vents les retombées financières de l’électricité ventilée, une ventouse posée sur le département qu’on dit malade de son enclavement. Utiliser la brise pourrait éviter d’être pris au dépourvu quand la bise sera venue.

D’autres dressent un éventaire dans lequel ils disposent leurs oppositions. Ils susurrent que le bruit d’hélice, hélas, est l’os. Sinon, qui s’émouvrait de voir hélice au pays des merveilles, même si sept éoliennes n’ont rien à voir avec les huit scaroles. Et la défiguration du paysage ! Une éolienne sur l’Aubrac c’est comme un harpon dans l’évent d’une baleine. Il y a fort à parier qu’une tempête se lèvera entre partisans et adversaires de ces moulins à vent des temps modernes. Personne ne restera les pieds en éventails. Le vent au dehors sera source de rage dedans. Les nouveaux Don Quichotte vont charger au cri de « Ô vent, suspend ces tôles ». Ce sera la crème des bris d’hélices. Une jacquerie est prévisible, et on sait combien les actions des Jacques-l’éventeur sont radicales.

Les autres, notamment des dames bien mises qui sous l’auvent suspendent leur étole, soutiendront que pour une fois que le vent tourne en faveur de la Lozère, il ne faudrait pas crever ce ballon d’assistance respiratoire. Faut-il brasser autant d’air sur cette affaire ? Techniquement, une éolienne n’est jamais qu’un gros ventilateur, sauf que les pales du ventilateur propulsent l’air, alors que c’est l’air qui propulse les pales de l’éolienne. Dans ce mouvement véridique, la pale hisse pistons et turbines des générateurs, transformant le courant d’air en courant électrique.

L’opposition à la nouveauté est un courant continu dans le paysage socioculturel et politique, contre lequel les alternatifs ont bien du mal à se faire entendre. Il est par exemple reproché à l’exploitant de faire du bénéfice sur la vente d’électricité au mépris de l’environnement, car ne se limitant pas à alimenter un secteur proche. Dans ce cas, le surplus de courant, le vend il à tort ? Autant en exporte le vent souffleront les libéraux. Le vent n’est pas une marchandise, s’époumoneront les alters-citoyens. Pour être objectif, faisons remarquer qu’une éolienne n’est pas plus moche qu’une ligne à Très-Haute-Tension, dont les laids hauts liens volent au vent et pendent comme des lianes au-dessus des paysages. Lianes qui n’ont rien de bucolique, car on n’y voit ni Tarzan ni singe, si ce n'est des riverains transformés en lémurs de lamentation. Les volts vrombissent de transports d’électrons qui s’entrechoquent en une orgie si intense, qu’on ne sait plus quel ohm est le fils d’ampère. Et car les volts errent, mœurs révoltantes, on ne peut avoir en eux une confiance absolue. Souvenez-vous de la grande panne électrique de l’Italie, plongée dans le noir et qui ampère son latin. Par rapport au nucléaire, on conviendra aussi que les tours de bise sont moins dangereuses que les cheminées de centrales atomiques. 


La Lozère est ouverte aux quatre vents, le nier serait lutter contre vents et marées. Vers qui penchera t-elle ? Vers ceux rêvant à de nouveaux hauts de hurlevent ou vers les défenseurs des engoulevents dont on craint qu’ils soient broyés par les moulinettes géantes. Du levant au ponant du Gévaudan, ça va décoiffer, il y aura du vent dans les poils. Moulins à paroles et brise de maux s’accorderont-ils sur le vent nouveau ?

Lozérix – Vent d’ange et souffle divin


samedi 17 janvier 2015

Le silence des Lajos

Le cas Lajo n’est pas, comme la baleine blanche d’Herman Melville, un de ces mythes marins comme le serpent de mer. C’est une authentique épopée mythologique de la Terre Gabale sur laquelle se sont succédé tant de races aussi mystérieuses que prestigieuses. C’est assez peu connu comme chapitre. Entre Le Malzieu et Saint-Alban, le village de Lajo (48120) coule des jours heureux au fin fond de la Margeride. A peine connu pour son four à pain, quelques gites et un foyer de ski de fond, Lajo défraie peu la chronique locale et encore moins nationale. Ce qui n’a été toujours le cas.

L’égal des Goths

Le mot Lajo vient des Lajos, du nom du peuple préceltique qui occupait ce territoire enclavé dans les divers massifs des Monts de la Margeride. Au fond de ce cirque, la tribu des Lajos était troglodyte et vivait dans les nombreuses grottes ou cavités affleurant aux flans des montagnes. Des archéologues ont découvert qu’ils avaient également étaient les premiers à exploiter les nombreux gisements métallifères en creusant des tunnels qu’ils occupaient ensuite comme habitat, à l’épuisement des filons. C’est d’ailleurs dans ces galeries de mine que se cachera souvent la Bête du Gévaudan au XVIIIe siècle. Au VIe siècle, une horde de Goths, venue de Germanie et en transit vers l’Hispanie passa chez eux. Ces mineurs germains, aussi nommés « taupines d’Hambourg », leur enseignèrent des modes d’extraction plus modernes, faisant des Lajos les égaux des goths dans ce domaine, ce qui augmenta notoirement leur égo. Ils leur laissèrent aussi quelques vilaines femmes capturées à l’embouchure du Rhin, des gothes laides de port, échangées contre de l’aligot. Ces Frisonnes, bien qu’hideuses, surent faire frissonner et cajoler les Lajos et sont à l’origine de cette forte présence d’individus roux toujours visible dans cette partie de la Lozère, et c’est probablement un de ces « garous » qui dans les années 1764 fut prit d’une misanthropique lycanthropie due à des gènes ramenés de la forêt noire dans laquelle une de ces ancêtres rousses fut prise par un démon sylvestre au poil auburn. Chasseurs émérites, les Lajos capturaient le gibier au moyen d’un nœud coulant glissant sur une corde, pratique de chasse passée à la postérité à travers l’expression « prendre au lajo ». Enfin, une caractéristique de leur environnement pourtant situé en Margeride, zone humide riche en tourbières, était que paradoxalement, aucun cours d’eau ne passait sur leur territoire ou à proximité, ce qui faisait dire à leurs voisins qu’il y avait autant d’eau à Lajo qu’onde sur le désert, phrase prononcée avec un sourire aussi énigmatique que clair-obscur.

Les mauvaises mines

Relativement isolés, ils vécurent à peu près en paix jusqu’au XIVe siècle. Lorsqu’éclata la guerre de cent ans contre les anglais, de nombreuses bandes de ces soudards en surcot écumèrent le Gévaudan, particulièrement le nord du comté. En restent pour témoigner les nombreuses tours construites à l’époque au Malzieu, Apcher, Prunières, Châteauneuf de Randon, ou les croix dites des anglais, de fait érigées par des bourgeois décalés pour se protéger desdits anglais et conjurer leur venue, ou après leur passage pour s’exorciser de ces maudits Godons comme on disait alors. Le physique particulier grand et filiforme de ces espèces de Godons tiges effrayait beaucoup les Lozériens, à l’aspect plus trapu et massif. Il faut dire qu’en Gévaudan, on était plus habitués à labourer les champs ou à chanter la bourrée qu’à se gondoler sur la Tamise comme les Godons d’Oxford ou de Cambridge.

Contre les Lajos, les choses prirent un tour affreusement dramatique. Au début de l’année 1348, face à leur résistance acharnée, le chef du parti anglais, qui s’appelait Killmen soit « tueur d’hommes », ça ne s’invente pas, décida de faire donner contre nos ancêtres sa toute neuve artillerie. Le 19 février, bombardes et bombardelles, serpentines et couleuvrines, bouches-à-feu, crapaudaux, veuglaires et ribaudequins furent mis en batterie. Face à ce déluge d’un genre nouveau, fait de feu, de fumée, de fureur et de ferraille, fruits des artificiers félons de la perfide Albion, les Lajos pourtant farouches eurent une très mauvaise idée. Ils se réfugièrent au fond de leurs grottes et de leurs galeries de mine. Les anglais n’eurent plus alors qu’à bombarder ces tanières dans lesquelles les troglodytes furent acculés comme des lapins de garenne coincés par un furet.
Ces terriers furent leurs tombes. Les quelques survivants, fumés comme des harengs, sortirent pour ne pas mourir asphyxiés, mais furent accueillis par le tranchant des haches des soldats du roi Edouard III qui, d’un geste d’augustes semeurs de mort, leur tranchaient le col. Killmen, interrogea l’un d’entre eux pour savoir si des survivants pouvaient se dissimuler autre part. « Y en a t-il qui se sont échappés, ils se cachent où ? » Le Lajo nie. Il sait qu’il est le dernier de sa race. Pas un guerrier, ni une femme, ni un enfant, ni un vieillard n’a survécu au cataclysme ou n’a été épargné par les coupeurs de têtes ou les débiteurs de tronc, selon comment on voit la chose. Ceux-ci s’apprêtent d’ailleurs à célébrer leur victoire en préparant leur plat rituel, du riz à la sauce à la menthe, le fameux riz godon.

Confiserie à la réglisse à la mémoire des Lajos

Des cendres de haut en bas

Dans la lande de plants à genêts, les pires sbires du roi Plantagenet couvrirent pendant quelques heures la région d’un cataclysme auditif, d’un chaos de décibels, d’un Armageddon sonore. Toute forme de vie fut anéantie sur une immense surface. Mais le silence qui suivi était encore plus assourdissant. L’espace intersidéral, les fosses abyssales ou le désert d’Atacama seraient des lieux de vacarme en comparaison du vide phonique absolu qui s’établit sur le pays. Même la plus fine oreille n’aurait perçu que le bruit glacial et inaudible de la fin d’un monde. Puis, il se mit à neiger. Mais il neigea comme jamais il n’avait neigé. La légende dit que Killmen, pour effacer toute trace de ces Lajos qui avaient voulu en découdre avec lui et lui avaient donné tant de fil à retordre fit incendier tout ce qui pouvait bruler : moissons, champs, prairie, forêt, à tel point qu’un formidable nuage de cendres blanchies à l’extrême par une combustion aussi violente que prolongée, se déposa pendant des jours et des jours, recouvrant la totalité du relief, des sommets aux vallées, laissant une épaisse couche sur le pays des Lajos. En guise de sépulture, elles leur ont fait un blanc manteau qu’on voit là-bas dans le lointain, les neiges du killmen des Lajos.

Tous les genres d’ormes sont vides d’oiseaux ainsi que toutes les essences d’arbres. Jusqu’aux lombrics qui tout à trac ont fuit leurs abris de briques et de brocs. Pas un grillon ne grillone, pas un insecte qui grésille, pas un cerf qui brame, pas un crapaud pour coasser, aucune truite ne trublionne, pas un sanglier pour sangloter, plus un bouc pour boucaner ni un veau pour vocaliser. Les bœufs ne beuglent pas, ils s’encornent au jour et crèvent lentement. Même les moules perlières ne perlificotaient plus en entrechoquant leurs valves, entrainant dans leur primesautier tumulte aquatique des volatiles pécheurs heureux comme des hérons dans l’eau. Aucun rat ne passe pour s’emplir la panse des cadavres fumants, ni aucun rapace ne plane dans le ciel, bas et lourd qui pèse comme un couvercle, sur des proies gémissantes prises dans une gangue de suie. Et dans cet horizon embrasé, tout le cirque se déverse en un four noir plus triste que les nuits.

Le pin haut serré hale le pavillon

Aujourd’hui, le seul témoin de ces dramatiques évènements est un arbre. Le seul être vivant qui ait survécu à ce feu des anglais qui figea tout avec l’efficacité d’une période glaciaire. A Lajo, un grand et courageux pin refleuri chaque année le 19 février, jour de la date anniversaire de l’holocauste des guerriers Lajos, qu’au fond de leurs grottes le choc colla. Ses branches compactes, épaisses et condensées s’étalent en bannière et flottent comme un étendard vengeur. En écho, toute la nature végétale et animale s’immobilise dans le silence du souvenir toujours mûr du son muet du drame et accompagnent un temps la spectrale et spectaculaire mélopée aphone des fantômes des Lajos. Néanmoins, cette date ne figure pas en tant que tel dans le Grand livre de l’histoire gabalitaine. Sinistre présage ou troublante coïncidence, le 19 février 1348 est le jour de l’entrée en Gévaudan de la grande peste, la noire, celle qui effaça environ 25 millions de personnes de la surface de la terre connue. Annoncée par une comète à flamme noire dans le ciel de Paris en aout 1348, en Margeride elle avait prit les traits d’un Godon zélé qui n’avait rien de virginal.


Lozérix – Chroniqueur silencieux et bruiteur de fond