samedi 16 décembre 2017

La bête humaine

" - Un homme seul ne survit pas dans la montagne...
...- Je ne suis pas un homme."
Catherine Hermary-Vieille, La bête



La bête
Catherine Hermary-vieille
éditions Albin Michel,  janvier 2014


Au XVIIIe siècle, dans le petit village de La Besseyre-Sainte-Marie, en Gévaudan (1), on a moins peur des loups, que l’on sait traquer depuis longtemps, que du Diable. Le village ne compte qu'une centaine d'habitants, tous cultivateurs ou éleveurs à l'exception du cabaretier, du sabotier, du curé. Des hommes et des femmes durs à la peine et au mal, peu causeurs, aux colères brutales et aux rancœurs tenaces. Ce Diable, seul le père Chastel (2) sait le tenir à distance avec ses potions et ses amulettes. On respecte, on craint cet homme qui détient tant de « secrets ». Mais lorsque la région devient la proie d’un animal aussi sanguinaire qu’insaisissable, comme vomi par l’enfer, le sorcier reste impuissant. La perte de ses pouvoirs serait-elle liée au retour de son fils Antoine, jeune garde-forestier parti vers le Sud en quête de rencontres et d'une vie meilleure. Ses errances vont le mener à Marseille, où il sera engagé sur un navire marchand faisant voile vers Tripoli. Mais des barbaresques se lancent à l'abordage de l’embarcation et massacrent son équipage. Devenu esclave et gardien de fauves à Alger, torturé, émasculé, Antoine va bientôt développer un profond goût pour le genre humain. Cet étrange garçon solitaire et sauvage parvient à s'échapper des geôles du dey d’Alger et rentre sur sa terre natale. (Résumé de l'éditeur).

Ancien cimetière de Nozeyrolles - Haute-Loire
Photo LZX, 2017


Nous ne sommes pas dans le roman d’Émile Zola, La bête humaine, de la série des Rougon-Macquarts, entre Paris et Le Havre au XIXe, mais plus au sud ou sévissait, 100 ans plus tôt, un bougon macabre.  Point d'hérédité alcoolique dans ce roman, mais des similitudes entre les protagonistes, Jacques Lantier de Zola et Antoine Chastel de Catherine Hermany-Vieille. Les deux souffrent d'une folie homicide, éprouvent un profond mal-être s'accompagnant de pulsions meurtrières auxquelles ils n’échappent pas. Le désir physique d'une femme s'accompagne  chez eux d'un irrésistible besoin de la tuer.

À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de férocité et de sauvagerie. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines. En mettant en scène la famille Chastel, elle reprend la thèse plusieurs fois évoquée de l'implication directe de Jean, le père, qui serait non pas le héros qui tua la bête, mais le meneur d'un animal dressé à tuer, même si elle choisit pour sa part de faire tenir le très mauvais rôle à Antoine, le fils cadet. Les villageois et habitants des environs font régulièrement appel à Jean pour tenir en respect le surnaturel et le diabolique encore bien présent dans les croyances, ce qu'il fait grâce à ses potions et à ses amulettes.
" Jean Chastel respectait les chats. Même s’ils pouvaient être les auxiliaires des sorcières avec leur regard d’un vert ou or profonds, ils étaient aussi porteurs de singuliers présages. Qu’un chat saute sur le lit de son maître ou de sa maîtresse malades annonçait que ceux-ci allaient bientôt mourir. Qu’on enduise ses pattes de saindoux le jour d’une naissance, et le nourrisson jouirait d’une bonne santé. Le sang coulant de la plaie laissée par la queue sectionnée d’un chat aidait les membres brisés à se ressouder. Pour le Masque, le chat était un allié, certainement capable d’évoquer les pouvoirs des ténèbres, mais point lui-même maléfique ".
Respecté et craint pour ses pouvoirs,  c'est un être secret qui s’est renfermé sur lui-même après la mort de sa femme. Antoine a hérité de ce caractère taiseux. Abandonnant son père et son frère, Antoine s’embarque pour un voyage qui s’achève dans les geôles du dey d’Alger. Lorsqu’il rentre, il n’est plus le même. C’est alors qu’une mystérieuse bête qui semble tout droit sortie de l’enfer commence à s’attaquer aux bergères.

L'écriture est brute, sauvage et violente. Elle est le reflet de cette bête qui hante les forêts de Margeride et du Gévaudan. L'auteur transmets très bien l'ambiance quelque peu fantastique qui se dégage de cette nature foisonnante, épaisse, sombre, enivrante mais aussi lumineuse, protectrice et source de vie.
" Les vieilles légendes transmises par les ancêtres au coin de l'âtre lors des veillées construisent un monde fantastique qui envoûte les petits enfants leur vie durant. Au monde du soleil s'oppose celui de la lune, au royaume de Dieu celui du Diable, au visible, au palpable l'invisible, le nébuleux ".

Cette forêt avec ses gorges, ses grottes, ses abris, ses amas de rocs, Antoine la connaît par cœur, il y est chez lui plus que dans la maison de son père. On découvre petit à petit, avec un suspens maitrisé, la transformation de l'homme, dépouillé de sa dignité et de son humanité, qui sombre et se noie dans une folie qui va au delà de la bestialité. Il ne lui suffit pas de tuer d'une façon primaire ou instinctive, mais il lui faut s'acharner, savourer, défier et prouver sa suprématie. Les traces qu'il laisse sèment la terreur et révèlent un criminel qui n'est plus capable d'émotion, de compassion, et encore moins de sentiment. On bascule avec lui du côté le plus obscur et terrifiant de l’âme humaine pour rencontrer une des pires monstruosités qu'elle peut abriter.
" En mai, on a enterré dix cadavres. Dans les cimetières, les herbes folles poussent entre les tombes, sur la terre fraîchement remuée. La cloche funèbre qui sonne au loin procure à Antoine une sorte d'ivresse. Face à la vallée, il lui arrive de hurler comme un loup ".

Tags modernes évoquant encore la Bête : "Le loup est innocent "
Entre Auvers (Haute-Loire) et Saint Privas du Fau (Lozère) - photo LZX, 2017


Les auteurs qui abordent directement ou indirectement l'histoire de "la bête" du Gévaudan se partagent toujours entre les tenants d'un coupable animal, et ceux, comme Catherine Hermary-Vieille qui pensent que tous ces crimes portent l'empreinte d'une intervention humaine. A travers sa légende, la Bête qui fait parfois figure d'une résistance aux pouvoirs en place (monarchie, église) est devenue l'animal totémique de la Lozère. A ce jour, par son exploitation économique et touristique, du Malzieu à Saugues, de Marvejols à Langogne, la Bête aura nourri plus d'hommes qu'elle n'en a mangé.

Lozérix - Appât de loup et leurre grave


(1)  Aujourd'hui en Haute-Loire
(2) Jean Chastel dit Le Masque (1708 - 1789)





samedi 11 juillet 2015

Festival celte en Gévaudan 2015

Affiche officielle de l'édition 2015


« Après absence, retrouver son terroir et sa race, c’est se retrouver soi-même et comprendre avec émerveillement de quelle façon on est particulier. Et ça vous renforce solidement dans vos singularités dont on voit naître, très loin, les plus profondes racines. »

Henri Vincenot, La Billebaude, éditions Denoël, 1978



 

6-7-8 août 2015, 9e édition

Passez-moi le celte !

Initialement province française à part entière, le Gévaudan fut rattaché au département de la Lozère et au Canton de Saugues en Haute-Loire juste après la révolution. Les habitants étaient nommés les Gabales. La langue régionale était l’Occitan, qui malheureusement se perd de génération en génération. Il existe une trace indélébile de ce patois dans le territoire de Saugues grâce aux sobriquets, surnoms attribués à chaque famille. C’est pourquoi aujourd’hui bon nombre de personnes sont bien plus connues par leur sobriquet que par leur vrai nom de famille. Dès l’origine, Saugues appartient au Gévaudan.
 

Ainsi est présenté le Gévaudan sur le site du festival celte en Gévaudan. Nous voyons les choses un peu différemment. On ne peut pas dire que les Gabales étaient les habitants du Gévaudan, puisque arrivés environ 500 ans environ avant JC. Mais ils constituent la première population identifiable sur cet espace géographique. Peuple celte, les Gabales faisaient partie de la confédération Arverne. Ce sont eux qui donnent son nom au Gévaudan, qui vient du terme romain, gabali, et consacré par Charlemagne qui organisa le pagus gabalitum, pays gabale. De la formule latine vient le nom actuel des habitants du Gévaudan, qui sont les gabalitains et non pas les gévaudanais. Longtemps balloté entre le royaume de France et le Comté de Barcelone, un temps rattaché aux états du Languedoc ou à ceux d’Aquitaine, le Gévaudan est incorporé au royaume de France en 1161, via Aldebert III du Tournel, évêque de Mende. En 1790, le Gévaudan n'est pas rattaché à la Lozère. Avec la création des départements, on assiste à l’apparition de la Lozère. Ses limites seront à peu de choses près celles du Gévaudan, sauf que, on sépare par une brutale amputation le beau canton de Saugues qui se retrouve en Haute-Loire, brisant une unité géographique, sociétale et culturelle. Ce coup de ciseau des premiers technocrates parisiens est toujours ressenti comme une lésion étrangère, un découpage saugrenu hier comme aujourd'hui.

Le Gévaudan sous Louis XI

On peut lire aussi sur le site : Les nations qui se revendiquent celtes aujourd’hui (Irlande, Ile de Man, Pays de Galles, Cornouaille, Bretagne et Ecosse) ont en commun la musique et la langue. Certes en Gévaudan nous avons perdu depuis des siècles la plupart des racines celtiques de notre langue et nous ne prétendons pas non plus faire partie des nations celtes, mais nous nous rappelons que nos ancêtres les Gabales qui ont donné le nom à notre région étaient des Celtes, tout comme leurs puissants voisins et alliés les Arvernes. Il faut dépasser cette vision restrictive. Il est maintenant communément admis que la communauté autonome de Galice (Espagne) appartient au monde celte, et que la principauté des Asturies (Espagne) y est souvent associée. La grande Celtie ne doit pas se limiter aux zones du celtisme contemporain et vivant, mais doit englober toute la sphère d’influence qu’a eue la culture celte. Nous revendiquons haut et fort l’appartenance du Gévaudan à la celtitude. Même si les traces sont plus effacées qu’ailleurs, une grande majorité de toponymes nous relient encore directement au passé celtique. Et le souvenir des héroïques épopées des cavaliers gabales aux côtés de Vercingétorix et Luctérios ne s’éteindra jamais. Si Bretagne, Galles, Ecosse et Galice ont en commun d’être des finisterae (Finistère), fins de monde, concepts très présents dans la mythologie celtique, la Lozère possède une sauveterae (Causse de Sauveterre), à savoir un nombril du monde celte, comme l’est la colline de Uisneach en Irlande.
Triskell - symbole commun à toutes pays celtes

Les contextes historique et géographiques quelque peu rétablis, il faut féliciter chaleureusement les organisateurs de ce festival qui existe depuis 2006, et dont la 9e édition aura lieu du 6 au 8 août 2015. Non seulement ce festival nous ramène à nos racines profondes quelque peu oubliées, noyées dans un environnement latin, roman et languedocien, mais il le fait de fort belle manière en présentant des artistes* parmi les plus connus de la musique celtique, celle-ci entendue et écoutée, autant dans sa forme traditionnelle que dans ses interprétations les plus modernes. Tout cela fait d’excellentes raisons pour se précipiter à Saugues et profiter de cette manifestation culturelle et musicale d’une très grande qualité.
Sonneur de cornemuse
Site du festival celte en Gévaudan
Programme 2015
Sur Facebook

Lozérix - Gabale populaire et celte mercenaire

* Anda, Trio Buzhug, Bagad de Ploërmel, Ten strings and a goat skins, The churchfitters, Celtic social club, Tri Yann, Mirrorfield, Busker Keaton ...


samedi 25 avril 2015

Les médiévales du Malzieu

Affiche officielle de l'édition 2015
15, 16 et 17 mai 2015

Pour la 4e fois, l'ost, des mercenaires, des soldats, des chevaliers, des fantassins, des archers, des troubadours, des artificiers, et qui sait peut être aussi des écorcheurs, des lansquenets et des troupes de rouleurs, des anglais en heaume sweet heaume, tous vont débarquer en Margeride pour la grande baston hébergée au Malzieu. Chacun fourbi ses armes, les épées s'affutent et les armures murissent, les casques caquettent, les arbalètes s’apprêtent et les lances s'enlacent en faisceaux. Les effrontés son prêts à fondre sur la ville et prendre les murailles d'assaut.

Qui se souvient aujourd'hui que l’étymologie du nom Malzieu vient d’une forme ancienne du pluriel de mauvais œil. Ceci car dans des temps très reculés, l’endroit était le lieu de rencontre des ovates, bardes et druides de la région. Ces prêtres, guérisseurs, sages, poètes, érudits ou chamans y tenaient réunion à chaque année nouvelle, lors de la fête de Beltaine, le début du printemps chez les Celtes. Y venaient, entre autres, des représentants des tribus arvernes, vellaves, ruthènes, gabales. Ápecagenos-le-Gabale qui avait sa clairière assez proche, à Chassignoles, y a longtemps représenté nos ancêtres lozériens.

Ces druides jouissaient d’un grand prestige et avaient, de par leurs connaissances étendues dans de nombreux domaines, une grande influence sur la vie sociale et politique. Il était donc primordial pour les premiers missionnaires chrétiens en charge de l’évangélisation de contrer leur pouvoir. Ceux-ci décidèrent de mettre un coup de pied aux cultes païens. Et quoi de plus simple que de changer leurs clergés en sorciers, mages et autres nécromants, à qui on prêterait des pouvoirs surnaturels, la pratique de sacrifices humains et une adoration du diable. Ainsi rebaptisés, les druides dégageaient une forte odeur de souffre et la prudence, condition de leur survie à moins de passer sur le bucher, leur recommanda de disparaître et de se faire oublier du nouvel ordre religieux. En conséquence, Le Malzieu, originellement lieu de rendez-vous de personnages savants et cultivés, prit ainsi une nouvelle notoriété, celle d’avoir abrité les agissements coupables de ces enchanteurs, magie noire, sorcellerie, envoutements et autres agissements sabbatiques, sataniques, peu sympathiques et porteurs des mauvais œils, ou « mals yeux ».

Menhir de Pinjo Chabre - photo LX

On trouve également à proximité du Malzieu plusieurs traces de la civilisation mégalithique qui a marqué la Lozère, les menhirs de Pinjo Chabre à Mazeirac et le Pouor Negro de Jullianges. Ces pierres, levées il y a plusieurs millénaires, inspiraient elles aussi des cultes liés à la fécondité, réprouvés par le christianisme. Et comment ne pas citer, dominant les gorges de la Truyère, un effondrement de rochers, connu comme la porte des fées, dont la légende prétend qu’une jeune fille qui la passe à minuit, sous la pleine lune, se mariera dans l’année. Abominable pratique païenne qu’il convenait d’éradiquer.

La porte des fées - photo LX

Ce magnifique village fortifié traina longtemps cette injuste et injustifiée renommée. La présence, entre les années 1764 et 1767, dans les environs immédiats du Malzieu, de Jean Chastel, personnage central de l’affaire dite de la « bête du Gévaudan », individu particulièrement louche et à la conduite extrêmement suspecte, a contribué à la raviver quelques temps.

 
Dans ce costume, tu tombes, tu es mort ! Ouvre-boite obligatoire pour l'enlever
Médiévales 2013 - photo LX

Ripailles, médiévales 2013 - photo LX

Le nom resta mais fort heureusement l'histoire de ses origines tomba peu à peu dans l’oubli, ce qui n’est que justice car elle était absolument imméritée. Aujourd’hui Le Malzieu est un endroit unique en Lozère, une petite Carcassonne-en-Margeride, riche d’une architecture multiséculaire et préservée. Un lieu idéal pour y célébrer des médiévales, avec force ripailles, combats, tavernes, ribaudes, le tout au rythme des luths, vielles à roue, cabrettes et sacqueboutes. Fortes du succès et de l’expérience engrangés lors des éditions précédentes, les médiévales du Malzieu sont un rendez-vous festif et culturel incontournable du moi de mai lozérien.

Tout est bon dans le cochon : c'est un esthète de l'art
Médiévales 2013 - photo LX
Le luth (électrique) final, médiévales 2013 - photo LX

Site officiel

Lozérix - Moyen-âge de déraison et baston de berger 

samedi 7 mars 2015

Les rats maudits

Un rat des champs déblaie
des grains d'orge
... " Rieux réfléchissait. Par la fenêtre de son bureau, il regardait
l'épaule de la falaise pierreuse qui se refermait au loin sur la baie. Le
ciel, quoique bleu, avait un éclat terne qui s'adoucissait à mesure que
l'après-midi s'avançait.
- Oui, Castel, dit-il, c'est à peine croyable. Mais il semble bien que
ce soit la peste. "...
Albert Camus, La peste




En Lozère comme ailleurs, le monde agricole, entre autre, a peur du rat, prédateur des récoltes de céréales. Ce rongeur est une sale bête. Quand il est des villes, il vit dans les égouts. Même si des égouts et des couleurs chacun a sa propre vision, le rat est en principe doté d’un pelage gris sale. C’est la variété commune du rat dit noir. Ce dernier n’est pas la grosse légume de l’espèce, place tenue par le rat blanc. Celui-ci vit surtout dans les laboratoires où sa passion pour les sciences et ses capacités de mutations rapides en font un compagnon fort apprécié. Dans cet environnement, il est souvent soumis à de douloureuses expériences, et, au bout de quelques temps, notre rat déchante, avant de ramollir et de se transformer en rat débile. Puis, la plus part du temps, le rat meurt, ce qui sème la pagaïe. Néanmoins, cette espèce rend de grands services, surtout les jeunes, les plus appréciés, qui prêtent leurs corps graciles aux bistouris des chercheurs. Chacun d’entre eux garde d’ailleurs un souvenir ému du premier petit rat qu’il opéra, au son d’une musique classique ou d’une rhapsodie. Citons ici une expérience qui a mal tourné. Le mélange d’adn de rat et de poule donna naissance à des rats mutants, les rats-cailles, qui ont envahi de nombreux quartiers, vivant de rapines. Dernière espèce colorée, les rats bleus du Canada, qui tirent leur nom de leur régime frugivore uniquement composé de cranberries, airelles et myrtilles, ces plantes tachant d'un bleu sombre leur pelage. Les Hurons et les Iroquois avaient appris à distiller ces bestioles pour en obtenir un liquide épais et sucré, recette adoptée par les Canadiens d'aujourd'hui qui sont toujours aussi friands du sirop des rats bleus.
Sirop des rats bleus de l'Ontario (Canada)

Quand il est des champs, ce gredin grignote les grains des granges et des greniers, ratiboise tout ce qu’il peut, au grand dam des agriculteurs grugés par ces graves déprédations. Sil est un parasite pour l’agriculture, il est aussi dangereux pour la culture imprimée sur papier et grand est le nombre de livres qu’un rat de bibliothèque peut dévorer. Cette propension à commettre des crimes ou des mauvaises actions lui vaut souvent d’être désigné comme à l’origine de toute action délictueuse et d’apparaitre comme le suspect idéal. Dès qu’un délit survient, on dit : « c’est les rats ! ». Ce rat méchant est une espèce très prolifique. Au moyen-âge, il a fallu toute la virtuosité d’un Sarrazin, joueur de guitare ancienne a ses heures, qui s’est servi de son instrument comme d’un appeau pour entrainer les rats vers une rivière pour qu’ils s’y noient. Ce que fit ce Maure aux rats avec son luth final, a donné le nom Rachas, littéralement chasseur de rat, patronyme commun en Lozère. On trouve aussi un toponyme, le village de Chasseradès, issu du latin capere ratus, qui signifie « tenter de saisir le rat ».

Cet être infâme existe aussi en version aquatique : rat-gondin, rat musqué … Embarqué sur un navire, s’il vient à le quitter, c’est mauvais signe, un naufrage est à prévoir. Cette capacité du rat, lorsqu’il est en mer, à être oiseau de mauvais augure a été immortalisée par Géricault dans son tableau Le rat d’eau de la Méduse. Ce rat d’eau, tel un voleur, dérobe et corrompt tout ce qui tombe entre ses pattes, se servant parfois, en plus de ses dents, de sa queue comme d’une lime. Lorsqu’ un rat et tous ses congénères abandonnent un navire, ils nagent en grappes constituées de milliers d’individus avant de s’échouer sur les plages grâce aux vagues montantes. Ces rats de marées laissent les plages noires, souillées de leurs groupes agglutinés. Un tel incident s’est produit au XVIIIe siècle en Gévaudan, lorsque le Lot était parcouru par des gabares entre Mende et Marvejols. Le naufrage de l’une d’entre elle, à la sortie de Mende, a vu des milliers de rats s’enfuir de l’esquif et se répandre dans les environs immédiats. Cela a donné à l’emplacement du sinistre le toponyme de Ramilles. Sur terre, partout où le rat passe, tel un vautour, il plane sur lui une mauvaise réputation. Dans la région de Bourg-en-Bresse, on moque souvent les personnes avares ou économes à l’excès en les traitants de rat d’Ain.

Rats de marée - lac de Naussac

Il n’a pas dans le vocabulaire français l’image positive qu’a la souris sa cousine. Je souris, cela signifie que mon visage, sous l’effet d’une émotion qui part du cerveau et impose aux muscles de la face une contraction, exprime un sentiment de joie et de plénitude d’intensité variable. Alors que si je rate quelque chose, j’en serais fort contrarié. Son physique repoussant en fait le miroir idéal de nos difformités. L’enchanteur Merlin se moquait souvent d’une magicienne très laide, lui disant qu’elle était fée comme un rat. Plusieurs dictons populaires mettent le rat en scène. A bon chat bon rat, pour la vie des rats, ou en avoir rat-le-bol quand on se sent excédé dit-on en France. Les Japonais ont « à rat qui rit vendredi, dimanche pleure le rat » et en Italie « quand le rat vit au lit » signifie qu’une maison est mal tenue.
Rat le bol

En gastronomie, le rat n’est pas plus apprécié. Une fesse de rat est trop maigre et sa chair n’a aucune qualité gustative. On raconte que les sœurs Tatin, les inventrices de la tarte, ont une fois confectionné un de leur fameux dessert aux pommes et qu’un tout petit raton, caché dans les fruits, s’est retrouvé cuit avec le gâteau. En plus de la tarte tatin, elles avaient inventé l’adjectif ratatiné. C'est en Turquie que l'on fabrique les ratières les plus réputées pour la capture de ces rongeurs, qui sont les pièges à rats d’Ephèse, ville proche d’Izmir. Pour sa ressemblance avec des jeunes phoques ou otaries, notre animal est parfois utilisé comme appât dans la pêche à l’orque et épaulard. Mais comme il a tendance à trop maugréer, ce rat leurre ne fait pas l’unanimité.

Piège à rats d'Ephèse (Turquie)

Terminons cette étude en précisant que la femelle dut rat n’est pas la rat-madame mais la ratte (ou rate), et que souris est le nom vernaculaire d’une famille voisine de mammifères rongeurs. Ils ont parfois des emplois similaires, comme le rat blanc et la souris grise. Celle-ci est souvent utilisée en laboratoire, notamment dans des expériences sur l’électrocution. John Steinbeck a écrit un traité sur le sujet intitulé « Des souris et des ohms ».
Éditions Folio, collection folio classiques

Enfin, n’oublions jamais que le rat est le principal vecteur de la peste, et que le meilleur moyen de se protéger des bacilles de cette maladie est de les piéger, comme le font les braconniers pour les lapins, au moyen de collets ras.

Lozérix - Marin au rat port et rat batteur d'estrade



samedi 21 février 2015

La Lozère est-elle une réserve d'Indiens ?

Armoiries de
Sainte Colombe de Peyre
Un village sans feu signifiait un village mort. On ne recensait pas les individus, mais les feux. Le feu était à la maison ce que l'âme était au corps. 
Michel Ragon, Les mouchoirs rouges de Cholet





On évoque souvent la Lozère comme une possible réserve d’Indiens. C’est une crainte pour les uns, une réalité pour les autres, un espoir pour la troisième catégorie, ceux de la quatrième dimension qui représentent un cinquième de la population titulaire d’un sixième sens.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un Indien ? Il faut revenir en 1492 lorsque Christophe Colomb rencontre l’Amérique. Car, il s’agit d’une rencontre et non d’une découverte, l’Amérique était là depuis toujours et ne jouait pas à cache-cache avec le reste du monde. Colomb descend de sa caravelle et aperçoit sur la plage les premiers indigènes. Sur d’être aux Indes, il déclare : et voici les habitants de l’Inde, les Indiens. Il aurait aussi pu dire, voici les d’Indons, les habitants d'Inde, et faire une farce. Les autochtones, eux ne sachant pas à qui ils ont à faire mais surs de ne pas être des Indes, sont indécis. Des indécis heureux qui ne le resteront malheureusement pas longtemps, un tragique futur en fera d’amers Indiens, 1492 marquant pour eux la première attaque du cancer de Colomb. Pour ajouter à la confusion de ce moment historique, une pirogue de pygmées égarés vient à passer entre les Américains et Colomb, et tous de s’interroger : et eux, ce sont des nains d’où ? Cette histoire des Indes où Colomb fut induit en erreur résonne toujours dans le vocabulaire actuel, plus comme paiement de l’indu que comme rançon de la gloire. D'autant que si l'indu se trie, la gloire est globale.

Pointant du doigt ses demandes de titres disproportionnées, les Rois catholiques Isabelle I de Castille et Ferdinand II d'Aragon mettent Colomb à l’index. Il s’en retourna donc par un trajet qui n’était pas l’Inde-Rome, mais l’Amérique-Espagne, la route du rhum d’aujourd’hui. Il rentra de ces Indes, finalement nommées Nouvelle-Espagne, à la saison des châtaignes, ce qui fit dire que Colomb rentra d’Inde aux marrons. Il se consacra alors à faire du tourisme en Europe, notamment en France et particulièrement en Lozère où il séjourna plusieurs mois, dans un hameau de la Terre de Peyre qui garde son nom, Sainte Colombe de Peyre. La tradition orale locale témoigne des paroles déplacées prononcées par le découvreur lorsqu’il vit ses premiers autochtones : et voici les habitants du Gévaudan : les bêtes. Nouvelle indélicatesse pour laquelle on eut bien raison de crier au loup.


Un indien en Lozère - Le pacte des loups

 

Est-ce Colomb qui à cette occasion introduisit des Indiens en Lozère ? Rien ne permet de l’affirmer. La seule certitude est qu’il nous apporta le dindon, volaille qui intègrera rapidement les basses-cours locales. Les cuisinières lozériennes servent aujourd’hui de la dinde farcie, l’hiver par temps froid, de neige ou de pluie, car, même sous un imperméable, il faut bien que le gabale dîne. Une hypothèse alternative est avancée par un autre Christophe, Christophe Gans, cinéaste fils d’Abel Gance, dans son film Le pacte des loups, ou l’on voit un Indien participer à la traque du monstre du Gévaudan. Mais comme il décède à la fin, que c’est un Mohican et que c’est le dernier, cette piste indisponible ne peut être suivie. Autre indice, un film d'Hervé Palud en 1994 montre un indien dans Villefort, mais, indubitablement, il s'agit d'un jeune amazonien en villégiature, et l'absence de lien avec une potentielle réserve est indiscutable. Pour ces hypothèses, les indications fiables sont indécelables. Les seules silhouettes à se découper sur les crêtes sont celles des poteaux électriques, les seuls signaux de fumée à monter dans le ciel empestent le fuel et sortent des wigwams de béton dans lesquels les braves sont en pantoufles et non en mocassins. Quand on pose une oreille sur le sol pour écouter la prairie, on n’entend que la cavalcade des chevaux-vapeur de l’autorail qui va de Mende à la Bastide ou à Marvejols. Et les kayaks qui descendent les cours d’eau ne sont que les canoës des clubs sportifs ou de location.


Un indien dans Villefort

 

Par contre, des réserves, il y en a. Une réserve de loups, mais ils sont à poils alors que les Indiens sont à plumes. Une réserve de bisons, mais ce sont des bisons d’Europe. Un espace ou l’on protège des chevaux de Prewalski qui sont polonais. Quant aux vautours, bien qu’ils aient des plumes, ils sont bien de chez nous. Impossible donc de trouver en Lozère des Indiens sur les sentiers de naguère. Dommage, car à l’heure ou certains cotés contestables de la modernité commencent à pénétrer sur le territoire de la tribu gabale, les Indiens pourraient-nous faire-part de leur expérience et connaissance des différences entre tradition bovine et buffalo-grill, entre la juste bataille pour le pemmican et les infâmes guerres du jerrican, entre la Terre, mère nourricière, et terre vulgaire zone d’activités économiques. Autant d’évolutions par lesquelles le Lozérien et bien d’autres risquent fort de finir parqués en une définitive pause-tipi, et sur lesquelles j’émets bien des réserves. Entre des aspirants réservistes ressourcés par une absence de résipiscence et resserrant leur étau un peu plus chaque jour et d’expirants réservés résignés assignés à changer de résidence, s’ouvre la voie d’une résistance résurrectionnelle qu’aucun filet même à résille ne retiendra.
Indien réservé en Lozère


N’oublions pas une dernière trace d’Inde laissée par Colomb en Lozère, celles des infusions. Les thés indiens, chantés par Joe Dassin sont célèbres. C’est en voyant le capitaine de caravelle faire infuser ses feuilles de thé, habitude qu’il contracta lors de ses voyages, que l’idée vint à nos ancêtres de faire de même avec les feuilles de calament à grandes fleurs, calamintha grandiflora, nom savant du thé d’Aubrac. Moins connu, il offre aussi d’excellentes tisanes aux saveurs mentholées et aux vertus digestives et apaisantes reconnues, grâce la qualité des plantes et de l'eau utilisée.


Les thés indiens ont inspiré le thé d'Aubrac
Lozérix – Grand manie-tout et sachem Chely d’Apcher.

samedi 14 février 2015

Merle, un oiseau qui n’avait guère de religion

Mathieu Merle accompagné de la Mort
Gravure de 1589 - Archives de Lozère
Le capitaine Mathieu Merle, ce qu’en dit l’Histoire
Mathieu Merle est né à Uzès en 1548. A 24 ans, il est intendant au château d'Astorg de Peyre (Gévaudan) lorsque celui ci est assassiné la nuit de la St Barthélémy. Sa veuve Marie de Crussols l'aide alors à recruter une troupe solide. Le vengeur du baron de Peyre va devenir le maître du Gévaudan et l'un des grands chefs protestants du Languedoc. Génial capitaine, il engagera une guerre cruelle et sans merci aux catholiques. Merle s'emparera de Mende dans la nuit de Noël en 1579, pillera la ville et détruira sa cathédrale. Merle ne fut pas un vulgaire aventurier. Il fit la guerre pour le parti huguenot, sous la direction d’Henri de Navarre. Il la fit de manière efficace et ses cruautés s'expliquent, en partie, par les mœurs barbares de cette époque. A son départ, le Gévaudan semblait sortir d'un tremblement de terre : villes, forteresses, églises, cathédrale, tout était en ruines.

Ce que l’Histoire ne dit pas
Le Capitaine Mathieu Merle était un oiseau de mauvais augure. Tel un vautour des Cévennes, il est tombé toutes serres dehors sur les Lozériens qui baillaient aux corneilles. C’était le temps ou de noirs corbeaux gardaient noué sur les yeux des manants l’épais bandeau de l’ignorance par l’usage du latin, langue barbare s’il en est, enfermant la population dans le culte du fils cloué du dieu d’Abraham. Déjà détournés des anciens dieux par la volaille qui fait l’opinion, nos braves gens d’alors furent pris entre les partisans des volaillers d’acajou abritant les Papes de Rome et des réformistes austères et sévères qui nichaient sous des cieux germaniques, personnages toujours aussi étrangers à la terre Gabale. La situation n’était pas chouette et la chair de poule faisait frissonner tout le Comté de Gévaudan.

Pris entre ces deux feux, les lozériens furent les dindons de la farce, massacrés par les uns, génocidés par les autres, chacun leur volant dans les plumes avec la même fureur holocaustique. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œuf, et nos soudards ne se privèrent pas de monter sur leurs ergots. Des familles entières, des villages entiers, des villes entières, Grèzes, Marvejols, Le Malzieu, Mende, la Terre de Peyre furent pillées, les populations abattues en plein vol, sans qu’aucune oie, du Capitole ou d’ailleurs, même dotée d’un regard d’aigle, ne put jamais prévenir l’assaut de ces fanatiques, fous de dieu comme les albatros sont fous de Bassan. Le fil des épées tranchait rendant les gorges rouges. Les premières escopettes, dont certaines à trois canons dites escopettes triple-buses, délivraient leurs toussives rafales de paon paon paon, maniées par des mercenaires en uniforme pied-de-poule, mettant du plomb dans l’aile aux cervelles campagnardes. En l’absence de maréchaussée due à la désorganisation du royaume, le bon peuple déjà éprouvé par une épidémie d'oeil-de-perdrix, ne pouvait compter ni sur les gens d’armes ni sur les poulets.
 
Lozérien dans le rôle du dindon sur le point d'être farci

Bien des cigognes et bien des livraisons de bébés gabales seront nécessaires pour repeupler nos landes meurtries comme un sorbier après le passage d’un nuage d’étourneaux. Les martin-pécheurs se sont longtemps repu des cadavres putréfiés dérivant sur les eaux des rivières. Le flottage de corps fut tel que les mouettes et les goélands des bassins de l’Atlantique et de la Méditerranée s’en sont gavés jusqu’à avoir le foie gras comme celui d’un canard landais. Non seulement le coq gaulois ne lançait plus son triomphal cocorico sur le pays des sources, mais les habitants jusque la gais comme des pinsons se faisaient désormais hacher menu jusqu’à paraître pâté de grives après avoir été attirés par des miroirs-aux-alouettes. Les Gabales risquaient fort de faisander.

Grives et pâté de grives

Il faudra attendre qu’Henri le Navarrais, pourvoyeur national de poule au pot, daigne descendre de son perchoir pour mettre un terme aux exactions et clouer le bec de son vilain petit canard, par un édit qu'il signa de son porte-plume pélican. La légende raconte que sa nourrice ayant sevré Merle trop tôt et passé au régime tonimalt dès six mois, ces carences lactées firent de lui un faucon malté au sang qui bout.


Humphrey Bogart (à droite) et un faucon maltais (à gauche)
Mais le plus grand crime de ce rapace charognard fût de naître à Uzès, en pleine terre doryphore. Non content de ne pas être d’argile, ce pigeon était voyageur.

Lozerix – Signe d’étang & cygne des temps

samedi 7 février 2015

Le lozérien est-il un être supérieur ?

Silvain-Sucellus
dieu forestier romo-gaulois
Musée de Javols

L’erreur des démocrates est de croire que leur vérité en soit une pour tout le monde, et force l’adhésion.
André Suarès (1868-1948), Trois hommes, Moi et Démocratie

 

Cette question est à la fois saugrenue, dérangeante, troublante, malvenue, intéressante, humoristique, inutile, importante, déplacée, malsaine, incontournable, mais surtout, elle est fondamentale. Du côté de ceux qui contribuent à la pérennité de l’idée gabale, qui maintiennent allumée la flamme de l’identité gabalitaine, qui veulent perpétuer l’existence géographique, linguistique, culturelle de la Lozère, pour les identitaires-à-terre qui ont toujours les pieds plantés dans ce matriciel mélange rassurant, gras et odorant de terre agricole et d’engrais naturel, et la tête dans l’azur limpide et cristallin qui tel une cloche à fromage protège notre mère patrie des agressions extérieures, nous répondons sans ambage et sans ambiguïté : oui. Et ce n’est pas une affirmation gratuite, c’est un constat. Gratuit lui aussi d’ailleurs, car il est hors de question de monnayer nos réflexions et arguments, très sensibles que nous sommes à ne pas chatouiller le caractère du montagnard qui a le porte-monnaie délicat et près du cœur.

Le lozérien a un caractère doux, enjoué et primesautier

Supérieur, oui donc, mais sur quel plan ? Pas dans un plan sur la comète. Le lozérien est trop terrien du terroir pour étayer ses caractéristiques déjà atterrantes et spartiates de considérations spatiales extraterrestres. Alors d’ou le Lozérien tire t-il cette supériorité ? De la génétique ? A ce jour, rien ne permet de le dire. Tout au plus on peut supposer que les millénaires passés d’une vie rythmée par les impératifs de l’économie rurale, au grand air, avec une nourriture saine et une activité physique intense, ont permis à l’homo-lozerianis de développer une résistance active aux divers microbes, bacilles, virus et de limiter la mortalité induite par la rencontre avec ces agents pathogènes. Ces pures supputations sont toutefois démenties par les chiffres connus concernant les épidémies de peste et de grippe espagnole.

Le Lozérien est-il intellectuellement supérieur ? Délicate question qui tient déjà à la nébulosité et la volatilité du concept de l’intellect. Si l’on s’en tient à l’intelligence, qu’en est-il du Lozérien. Est-il plus, moins ou autant intelligent que les autres ? Comment le mesurer ? On voit vite que la discussion s’avance en terrain mouvant, sur une pente aussi savonneuse qu’un toit de lauzes recouvert de neige gelée. Quant à tenter d’établir une proportion entre la population et le nombre de personnages « illustres », au-delà du peu de rationalité d’une telle méthode, on verra vite qu’elle ne plaidera pas vraiment notre faveur. Et qu’est ce qu’un personnage illustre ? Un esprit éclairé comme au siècle des lumières ? On connaît des sombres idiots illustres et des personnages ténébreux célèbres. La lueur de l’intelligence éclaire les yeux de parfaits inconnus, alors que d’obscurs abrutis brillent par leur bêtise. Toutefois, en catégorie militaire, comment ne pas citer le vice-amiral Jacques Choupin natif de Saint-Chély d'Apcher, qui fut pacha du porte-avions Foch avant de terminer sa carrière comme commandant supérieur des forces armées en Polynésie française, de 1980 à 1982, et Augustin Trébuchon, né au Malzieu-forain, berger à Saint Privat du Fau et dernier mort officiel de la 1ère guerre mondiale.

Le Lozérien est-il physiquement supérieur ? Est-il plus grand, plus fort, va t-il plus vite, plus haut, plus loin ? La aussi, force est de constater que la question est difficile à poser et que les réponses sont fatalement indisposées. Si quelques sportifs du cru ont des résultats qui dépassent les limites provinciales, c’est cuit pour la masse des quidams anonymes.

Le Lozérien est-il spirituellement supérieur ? Si on entend, et nous ne sommes pas sourd à cet argument, par spiritualité la proximité de l’âme avec des instances d’inspiration divine, alors on peut avancer, après avoir pris un peu de recul, que quelques Lozériens sont supérieurs : Guillaume de Grimoard par exemple, qui termina sa carrière à Avignon avant d’être statufié à Mende en pape Urbain V. Et aussi tous ces croyants reliés aux voies de leurs divers panthéons dont ils tiraient une foi qui permis aux précurseurs du néolithique d’ériger leurs nombreux et pesants mégalithes sur le causse de Sauveterre et sur le Méjan, sur la cham des Bondons et jusqu'en Margeride, aux celtes d’aménager de nombreuses clairières de culte, aux catholiques de bâtir force chapelles, églises et une cathédrale, et aux protestants de protester, résister et s’imposer face aux oppressions. Une parenthèse : tous ces gens de grande foi n’en ont toutefois pas eu assez pour déplacer les montagnes et rompre cet isolement si décrié par les pourfendeurs de l’enclavement géographique. Néanmoins, il s’agit la d’une supériorité dans les actes, une supériorité du « faire » et non du « être ». Distinction qui a son importance, tant il est vrai qu’à l’âge du « faire », on abat beaucoup d’êtres, avec une hachante délicatesse qui n’est pas sans rappeler l’âge du bronze.

Mégalithes - menhirs de Roumaldis, causse de Sauveterre
Photo : Ocdolmen/Megalithic Portal

Alors, finalement, d’où le Lozérien tire t-il cette supériorité ?
Tout bonnement de cette acrobatique figure de science politique qu’est la démocratie parlementaire. Vous savez ce que je pense de ces subtils artifices nés dans les antiques cités grecques, qui permettent aujourd’hui aux colonisateurs parisiens de maintenir leur pouvoir chez nous. N’empêche qu’une étude des circonscriptions électorales montre que s’il faut 200 000 têtes de veau pour avoir un parlementaire, il suffit de 79 999 (estimation 2013) lozériens pour avoir un député. Pas de quoi être dépités, pour une fois ! Donc, pour reprendre chiffres et exemples de l’étude, un (1) électeur lozérien vaut environ trois (3) électeurs du Val d’Oise. Parce que ces derniers sont oisifs ? Non ! Car le lozérien est dans ce domaine supérieur, alors que nous sommes des nains démographiques*. Mais la politique c’est mystère et boules de gnomes.

Podium de la supériorité démocratique


Ne faisons cependant pas un complexe de cette supériorité qui nous échoie et qui nous est chère, on finirait par nous le reprocher.

Lozérix – Démogratte-cul et cynorhodon parlementaire

* : La Lozère était découpée en deux circonscriptions, avec deux députés, jusqu'en 2010.
A propos de Jacques Choupin
A propos d'Augustin Trébuchon