samedi 15 mai 2021

Les monuments mégalithiques de la Lozère

La pierre est un dos fait pour porter le temps
Federico Garcia Lorca

 

Les éditions Hachette Livre et la BNF rééditent le livre d'Adrien Mortillet, initialement paru en 1905.
 

Extrait :
Malgré leurs modestes proportions, dans la Lozère, comme partout ailleurs, les monuments mégalithiques sont fréquemment attribués par la tradition populaire à des géants. Nous avons vu à Balsièges, à Saint-Georges-de-Lévejac, à Saint-Préjet-du-Tarn des dolmens et à Chanac un menhir appelés le Géant (lou Geion ou Geoyon). Il y a aussi : le Lit du Géant (Liech del Gean), à Aliène ; la Grotte des Géants (Baoumo des Geons) et la Tuile de la Géante (Tioulo de la Geonte), à Balsièges ; le Tombeau du Géant, à Marvejols. Deux autres dolmens, un à Puylaurent et un à Saint-Frézal-d'Albuges, portent le nom de : Palet de Gargantua. Puis viennent les Fées, qui jouent également un rôle important. Le dolmen de Saint-Hélène est nommé : le Fuseau des Fées (Bertel de las Fados) ; un de ceux qui ont été indiqués sur le territoire de Marvejols : la Cave aux Fées ; un troisième, à Saint-Pierre-des-Tripiers : le Clapier des Fées (C lapas de las Fados), également connu sous le nom de Clapier des Magiciennes ou Sorcières (Mascos). La Tombe des Anglais, au Monastier, rappelle le souvenir fortement enraciné des ravages commis par ces derniers dans la contrée, au xive siècle. A La Tieule et dans les environs, les dolmens reçoivent le nom de Cibournios, appellation qui semble avoir quelque rapport avec le vieux mot cihory, signifiant charpier. Dans d'autres endroits on les appelle des Chazelles (Maisonnettes). Nous avons cité, entre autres, la Chazelle de Notre-Dame, à Chirac. On désigne encore les dolmens sous le nom de Tombeaux des Poulacres. Ce dernier mot semble être synonyme de Polacre (Polonais). Voir sur le site Bnf Gallica.
 

Sur l'auteur, Adrien de Mortillet, voir la nécrologie de la Société préhistorique de France (dont il fut membre fondateur) sur la base Persée

samedi 7 avril 2018

Le poil de la Bête

Cette clairière, au fond de la forêt de Sang, n’avait jamais vu les Romains. Pour traverser ses halliers et ses marécages, braver ses eaux invisibles, il fallait connaître les passages mystérieux, parfois souterrains, les pistes sans nombre tracées par les fauves. La séjournait Ambor le Loup, avec sa femme, ses enfants, ses serviteurs, ses chevaux, ses sangliers et ses chiens. On y trouvait aussi un ours et un loup domestiqués. Ambor avait d'autres demeures. Celle-ci était sacrée. Depuis mille ans sa race en faisait sont fort ; aucun ennemi n'y avait pénétré.
Ambor le loup, J-H Rosny Aîné



La Bête du Gévaudan
Gilles Milo-Vaceri
éditions du 38, février 2018


Présentation de l'éditeur
Le commandant Gerfaut est en vacances quand son assistante le prévient qu'un meurtre atroce vient d'être commis en Lozère, dans la famille son second adjoint. L'expert des tueurs en série doit élucider un assassinat si horrible que le légiste hésite à se prononcer sur l'origine des blessures. Les gens de la région, soutenus par une association d'éleveurs, accusent déjà les loups et des émeutes sèment la pagaille dans l'enquête. Mais les meurtres se poursuivent ! La population évoque alors le retour de la bête du Gévaudan, cet animal mystérieux qui avait terrorisé la Lozère au XVIIIe siècle. Coincé par la guerre entre éleveurs et défenseurs du loup, faisant les frais des ambitions politiques de certains et confronté à un tueur non identifié que rien ne semble pouvoir arrêter, Gerfaut doit gérer une situation de crise en s'appuyant sur son instinct. La solution se trouverait-elle dans le passé ? Et si la bête du Gévaudan était vraiment de retour ? Le commandant Gerfaut va montrer les crocs et sa morsure sera fatale.


Le livre commence très bien, puisque dès le titre, l'auteur gratifie sa "Bête" d'un B majuscule, marque de respect envers cette figure lozérienne devenue légendaire. Le portrait qu'il dresse dans son livre est par contre celui d'une créature bien moins recommandable.

En un machiavélique ping-pong, le livre s’ouvre sur les pensées du prédateur en chasse auxquelles répondent les angoisses d’une jeune fille qui regagne son domicile après sa journée de travail, préoccupée à l'idée de passer par la forêt à la tombée de la nuit. En écho, le commandant Gabriel Gerfaut apprend que la cousine d’un de ses adjoints vient d’être assassinée. La victime porte de si terribles blessures que le médecin légiste hésite sur leur origine. Elles ne peuvent pas avoir été causées par un loup ou un chien car les traces de morsures indiquent une mâchoire démesurée et d'une très grande puissance. Le temps pour le policier de rentrer à Paris, il y a déjà une seconde victime, une adolescente de seize ans. A son arrivée en Lozère, on comptera un troisième décès, un berger et trois brebis.

Dès le début de l'enquête, Gerfaut et son équipe vont être confrontés à Xavier Delpuech, un notable aux ambitions politiques affichées et fondateur de l'ADEL (Association Des Éleveurs Lozériens) et aux éleveurs membres de cette association, pour qui tout indique que le loup est responsable des attaques. A ses côtés il y a le procureur Chabanier, homme solide qui ne se laisse pas impressionner, le capitaine Delamare et le lieutenant Vidal, tous deux de la Section de Recherches de Nîmes. Même si Gerfaut est un spécialiste des tueurs en série et des crimes qui sortent de l'ordinaire, la traque du meurtrier reste difficile et il doit constamment manœuvrer entre éleveurs accusateurs du loup qui ne reculent pas devant la violence (1), et défenseurs du loup qui croient celui-ci hors de cause, jugeant sa présence en Lozère sujette à caution (2). Une partie de la population craint quant à elle d’assister au retour de La « Bête du Gévaudan », voire d'un loup-garou. S’il ménage les membres de son équipe et les familles des victimes, il est nettement moins conciliant avec les membres de l'ADEL.

Attaques pour lesquelles le loup est suspecté ou innocenté.
Direction Départementale des Territoires Lozère 2015


Gerfaut sera épaulé par deux personnages originaux, une jeune femme vétérinaire-expert, spécialisée dans les morsures de prédateurs et un écrivain criminologue qui, après dix années de recherche, prépare un ouvrage sur la « Bête du Gévaudan ». Sa parfaite connaissance des crimes de la première « bête », celle qui terrorisa le Gévaudan au XVIIIe siècle faisant de lui un soutien aussi savant que précieux.

Sur les pas de la Bête de Gilles Milo-Vaceri


L'affaire se déroule entre le 4 et le 12 juin 2017, sur une zone autour d’une ligne allant de Saint Etienne de Lugdarés en Ardèche à Prinsuéjols en Lozère, soit dans un périmètre autrefois foulé par "la Bête", même si son territoire de chasse était centré plus au nord. Les lozériens n'apprécieront pas forcément les quelques traits décochés par l'auteur à leur encontre. Il voit la campagne et les espaces ruraux peuplés de gens aussi méfiants que taciturnes et peu ouverts aux étrangers, l'étranger étant celui qui vit hors de la Lozère. Cette description est héritée d'un autre age, pas si ancien peut-être, mais même nos hautes-terres ne sont plus aussi hermétiques aux chocs historiques et aux évolutions du monde. Certes, le lozérien est réputé pour son caractère d'ours, volontiers ombrageux et parfois sauvage, mais sous son épaisse carapace il dissimule beaucoup de générosité de cœur, même si en bon auvergnat (3) il est plus économe du porte-monnaie. Le fait qu'il soit discret et peu enclin à se répandre ne doit pas être entendu comme une culture du secret, simplement, avant de se mêler d'une sombre affaire, il attend de pouvoir en distinguer clairement les contours. De même, les portraits des nobliaux, s'ils on longtemps tenu le Gévaudan puis la Lozère sous leur coupe, les temps changent. Ceux qu'on a nommé les "maîtres de granit" sont victimes des disparitions de lignées, de l'usure du temps, et de la saine remise en cause de vielles légitimités aujourd'hui sans fondement. L'influence qu'avait ces élites par leur richesse ou leur prestige, sur la vie sociale et politique des masses paysannes de ces terres pauvres a fondu comme neige au soleil. L'idée qui semble avancée par l'auteur que les riches éleveurs pourraient reprendre cette domination est peu crédible et démentie par les faits. Jacques Blanc, dernier représentant de ces lignées a été remplacé par un élu qui n'est même pas natif du département.

Tout ceci n'entache en rien l'intérêt du livre qui est une excellent thriller.


Lozérix, Chœur de loups et Bête à carreaux teints.


(1) L'auteur fait peut-être référence ici à l'attaque par des éleveurs des locaux de l'association ALEPE à Balsiège, à côté de Mende en 2015. Six d'entre-eux seront condamnés à 1 mois de prison avec sursis.
(2) La présence du loup est attesté en Lozère depuis 2014. Il lui est même arrivé de s’approcher très près de maisons comme à Saint Étienne du Valdonnez en janvier 2015.
(3) Pléonasme ! 

Le "faux" procès du loup au tribunal de Florac en 2015
a été le théâtre de vraies plaidoiries, preuve que l'animal est loin
d'être en pays conquis

samedi 16 décembre 2017

La bête humaine

" - Un homme seul ne survit pas dans la montagne...
...- Je ne suis pas un homme."
Catherine Hermary-Vieille, La bête



La bête
Catherine Hermary-vieille
éditions Albin Michel,  janvier 2014


Au XVIIIe siècle, dans le petit village de La Besseyre-Sainte-Marie, en Gévaudan (1), on a moins peur des loups, que l’on sait traquer depuis longtemps, que du Diable. Le village ne compte qu'une centaine d'habitants, tous cultivateurs ou éleveurs à l'exception du cabaretier, du sabotier, du curé. Des hommes et des femmes durs à la peine et au mal, peu causeurs, aux colères brutales et aux rancœurs tenaces. Ce Diable, seul le père Chastel (2) sait le tenir à distance avec ses potions et ses amulettes. On respecte, on craint cet homme qui détient tant de « secrets ». Mais lorsque la région devient la proie d’un animal aussi sanguinaire qu’insaisissable, comme vomi par l’enfer, le sorcier reste impuissant. La perte de ses pouvoirs serait-elle liée au retour de son fils Antoine, jeune garde-forestier parti vers le Sud en quête de rencontres et d'une vie meilleure. Ses errances vont le mener à Marseille, où il sera engagé sur un navire marchand faisant voile vers Tripoli. Mais des barbaresques se lancent à l'abordage de l’embarcation et massacrent son équipage. Devenu esclave et gardien de fauves à Alger, torturé, émasculé, Antoine va bientôt développer un profond goût pour le genre humain. Cet étrange garçon solitaire et sauvage parvient à s'échapper des geôles du dey d’Alger et rentre sur sa terre natale. (Résumé de l'éditeur).

Ancien cimetière de Nozeyrolles - Haute-Loire
Photo LZX, 2017


Nous ne sommes pas dans le roman d’Émile Zola, La bête humaine, de la série des Rougon-Macquarts, entre Paris et Le Havre au XIXe, mais plus au sud ou sévissait, 100 ans plus tôt, un bougon macabre.  Point d'hérédité alcoolique dans ce roman, mais des similitudes entre les protagonistes, Jacques Lantier de Zola et Antoine Chastel de Catherine Hermany-Vieille. Les deux souffrent d'une folie homicide, éprouvent un profond mal-être s'accompagnant de pulsions meurtrières auxquelles ils n’échappent pas. Le désir physique d'une femme s'accompagne  chez eux d'un irrésistible besoin de la tuer.

À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de férocité et de sauvagerie. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines. En mettant en scène la famille Chastel, elle reprend la thèse plusieurs fois évoquée de l'implication directe de Jean, le père, qui serait non pas le héros qui tua la bête, mais le meneur d'un animal dressé à tuer, même si elle choisit pour sa part de faire tenir le très mauvais rôle à Antoine, le fils cadet. Les villageois et habitants des environs font régulièrement appel à Jean pour tenir en respect le surnaturel et le diabolique encore bien présent dans les croyances, ce qu'il fait grâce à ses potions et à ses amulettes.
" Jean Chastel respectait les chats. Même s’ils pouvaient être les auxiliaires des sorcières avec leur regard d’un vert ou or profonds, ils étaient aussi porteurs de singuliers présages. Qu’un chat saute sur le lit de son maître ou de sa maîtresse malades annonçait que ceux-ci allaient bientôt mourir. Qu’on enduise ses pattes de saindoux le jour d’une naissance, et le nourrisson jouirait d’une bonne santé. Le sang coulant de la plaie laissée par la queue sectionnée d’un chat aidait les membres brisés à se ressouder. Pour le Masque, le chat était un allié, certainement capable d’évoquer les pouvoirs des ténèbres, mais point lui-même maléfique ".
Respecté et craint pour ses pouvoirs,  c'est un être secret qui s’est renfermé sur lui-même après la mort de sa femme. Antoine a hérité de ce caractère taiseux. Abandonnant son père et son frère, Antoine s’embarque pour un voyage qui s’achève dans les geôles du dey d’Alger. Lorsqu’il rentre, il n’est plus le même. C’est alors qu’une mystérieuse bête qui semble tout droit sortie de l’enfer commence à s’attaquer aux bergères.

L'écriture est brute, sauvage et violente. Elle est le reflet de cette bête qui hante les forêts de Margeride et du Gévaudan. L'auteur transmets très bien l'ambiance quelque peu fantastique qui se dégage de cette nature foisonnante, épaisse, sombre, enivrante mais aussi lumineuse, protectrice et source de vie.
" Les vieilles légendes transmises par les ancêtres au coin de l'âtre lors des veillées construisent un monde fantastique qui envoûte les petits enfants leur vie durant. Au monde du soleil s'oppose celui de la lune, au royaume de Dieu celui du Diable, au visible, au palpable l'invisible, le nébuleux ".

Cette forêt avec ses gorges, ses grottes, ses abris, ses amas de rocs, Antoine la connaît par cœur, il y est chez lui plus que dans la maison de son père. On découvre petit à petit, avec un suspens maitrisé, la transformation de l'homme, dépouillé de sa dignité et de son humanité, qui sombre et se noie dans une folie qui va au delà de la bestialité. Il ne lui suffit pas de tuer d'une façon primaire ou instinctive, mais il lui faut s'acharner, savourer, défier et prouver sa suprématie. Les traces qu'il laisse sèment la terreur et révèlent un criminel qui n'est plus capable d'émotion, de compassion, et encore moins de sentiment. On bascule avec lui du côté le plus obscur et terrifiant de l’âme humaine pour rencontrer une des pires monstruosités qu'elle peut abriter.
" En mai, on a enterré dix cadavres. Dans les cimetières, les herbes folles poussent entre les tombes, sur la terre fraîchement remuée. La cloche funèbre qui sonne au loin procure à Antoine une sorte d'ivresse. Face à la vallée, il lui arrive de hurler comme un loup ".

Tags modernes évoquant encore la Bête : "Le loup est innocent "
Entre Auvers (Haute-Loire) et Saint Privas du Fau (Lozère) - photo LZX, 2017


Les auteurs qui abordent directement ou indirectement l'histoire de "la bête" du Gévaudan se partagent toujours entre les tenants d'un coupable animal, et ceux, comme Catherine Hermary-Vieille qui pensent que tous ces crimes portent l'empreinte d'une intervention humaine. A travers sa légende, la Bête qui fait parfois figure d'une résistance aux pouvoirs en place (monarchie, église) est devenue l'animal totémique de la Lozère. A ce jour, par son exploitation économique et touristique, du Malzieu à Saugues, de Marvejols à Langogne, la Bête aura nourri plus d'hommes qu'elle n'en a mangé.

Lozérix - Appât de loup et leurre grave


(1)  Aujourd'hui en Haute-Loire
(2) Jean Chastel dit Le Masque (1708 - 1789)





samedi 31 janvier 2015

Le loup dans la vallée


 

 
- Savez-vous où ils sont ? me demanda-t-il. 
Plantés sur leur derrière le long de la clôture de l’autoroute. Ils sont nés ici, chez moi, dans cette forêt. Mon arrière-grand-père les chassait. Il y a trois cents ans ils terrorisaient la contrée. Ecoutez-les à présent. Funèbre. L’autoroute coupe la forêt en deux comme une frontière de béton. Ces marcheurs et ces conquérants fantastiques qui pouvaient abattre cinquante lieux en une nuit sont prisonniers. Ils deviennent mélancoliques et nerveux. Leurs femelles ne font plus de petits. 
Et puis, cette phrase étrange, de sa part : 
- Je ne crois plus aux loups.

Jean Raspail, Pécheurs de lunes.

 

Le 22 janvier 2015, à Saint Etienne du Valdonnez (1), un loup a déambulé quelques heures aux abords immédiats d’une maison et de son jardin. Apparemment peu effrayé, l’animal a pu être longuement photographié par la propriétaire. Les biologistes spécialistes de l’animal expliquent cette incursion par la raréfaction de nourriture due à l’hiver, ce qui a poussé ce loup à sortir du bois. La privation de nourriture provoque chez la bête une faim de loup. Fort heureusement, ces lozériens qui ont vu le loup ne sont pas des éleveurs ovins. Le loup n’est donc pas rentré dans la bergerie. En Lozère, depuis l’époque de la Bête, l’impact des loups est grand. Il est bien sur l’animal phare du célèbre parc zoologique des loups du Gévaudan, incontournable loupnaparc départemental mais aussi, du fait qu'y sont présentes de nombreuses femelles de toutes les espèces de loups, c'est aussi le loupanar planétaire et le berceau de la race. Toutefois, son retour, comme animal sauvage prédateur des troupeaux, inquiète beaucoup les éleveurs. Connu comme le loup blanc, les agriculteurs crient au loup, jusqu’à avoir un chat dans la gorge, dès qu’un troupeau est attaqué ou qu’une carcasse est découverte, sans savoir qui est le vrai coupable. En ce domaine, les nombreux chiens errants se révèlent plus problématiques que les loups dont le nombre est encore très réduit.

Quand on parle du loup, celui-ci sort de sa tanière et on en voit la queue. Celui de la vallée du Valdonnez était, d’après les témoignages, aux fesses d’un chevreuil. Le dit chevreuil ne s’était pas jeté dans la gueule du loup mais, blessé auparavant par une automobile qui roulait pourtant à pas de loup, il était devenu une proie facile. Notons la remarquable attitude des deux principales spectatrices de la scène, la mère et sa petite fille, qui ne lui ont pas jeté de cailloux, ne rejouant donc pas pierre et le loup. Courageuses mais pas téméraires, aucune des deux n’est sortie dans le jardin tant que loup y était. Elles n’ont pas eu envie de jouer au petit chaperon rouge ou à la mère-grand. Elles l’ont vu de suffisamment près pour voir que l’animal avait le croc blanc et des poils clairs.

Peut être a-t-on à faire à un loup blond, pétillante bestiole venant de Louvain, en Belgique et non pas à un loup des Abruzzes qui serait venu d’Italie. A moins qu’il ne vienne d’Afrique tel un zouloup, ou alors d’Espagne comme le chien andalou. Dans les bistrots, bars et cafés lozériens, chacun y va de son analyse et de sa prédiction, et les enjeux vont bon train sur le retour des canidés. Jusqu’au fond des campagnes, les loups sont entrés en pari. Et, à l’heure dite entre chien et loups, on rentre chez soi en louvoyant avec de furtifs regards sur ses arrières, d’autant que la météo prévoit un net rafraichissement et l’arrivée pour les jours prochains d’un froid de loup. Les chercheurs de vesse-de-loup ou ramasseurs de gueule-de-loup risquent de se faire rare à la saison venue.


Quelles vont être les réactions des lozériens face à ce retour ? L’ambiance n’est pas vraiment à danser avec les loups. Des loustics, agités de la gâchette, doivent déjà être en train de graisser leurs armes, et des jeunes loups ambitieux rêvent de trophées canins à accrocher au dessus de la cheminée. Pour les bergers, vachers et pasteurs, l’oukase est prononcé depuis longtemps. En terre catholique, cette actualité sympathique va peut être faire de la publicité aux scouts qui recrutent les enfants de 8 à 11 ans pour les Louveteaux. Cependant, depuis des mois que le retour du loup en Pays Gabale est avéré, on doit plus craindre le retour des vieilles peurs ancestrales et des angoisses irraisonnées, tant l’homme est conditionné depuis longtemps, et à partir de l’enfance, par une image négative du loup. Pourtant, contrairement à la citation, c’est l’homme qui est un homme pour le loup. Cette mauvaise réputation du loup n’est pas méritée. Le grand Hergé lui-même avait d’abord pensé gratifier son héros d’un chien plus grand, issu d’un croisement entre un berger belge et un loup, ce qui aurait donné Les aventures de Tintin et Mi-loup. Finalement, il a choisi un fox-terrier pour son caractère plus espiègle. Souhaitons que notre animal soit un vieux loup de mer et que son expérience lui permette de se protéger et de survivre. Souhaitons aussi qu’il puisse user de toute sa ruse, comme se masquer d’un loup sur le museau, ou, encore plus fort, se déguiser en homme-garou et faire croire au grand retour de Bête du Gévaudan. Il peut aussi se faire passer pour un saint à qui on adresserait des loups-anges, ou au contraire pour un voyou et trainer avec des loubards, voire des marlous et des filous.


En y regardant à la loupe, qui n'est pas la femelle du loup mais un instrument grossissant pour la vue, cela nous promet aussi des arrivées de touristes et de journalistes marchant à la queue leu leu, tous espérant croiser la bête et immortaliser des scènes de mœurs lupines armés de leurs appareils numériques. Mais s’il se sent épié, jaloux de sa tranquillité, le loup prend ses jambes à son coup, craignant tout forme de louvèterie et d'entourloupe. Le mieux est de le traquer de nuit, éclairé à la loupiote.

Quant à toi, aimable lecteur de ce blog du Pays Gabale, si en parcourant son territoire tu viens à rencontrer un loup, prends ce loup pour frère car il connaît l’ordre des forêts (2).

Lozérix - Gabelou à la démarche chaloupée


(1) France 3 Languedoc-Roussillon, le 28/01/2015
(2) proverbe mongol



samedi 24 janvier 2015

Eoliennes en Lozère, l’Eole des fans ?

  
 
 
 
 
 
" La roue de la fortune tourne plus vite que les pales du moulin "
Miguel de Cervantés

« Ce sont les climats froids et rudes qui trempent les âmes et enfantent les civilisations. »
Jean Raspail. Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, Albin Michel, 1981


Jean Raspail
Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, éditions Albin Michel, 1981

Il est régulièrement question dans le quotidien régional Midi-libre, de projets d’installation de parcs éoliens, (Margeride, Pelouse, Le Born, Saint Sauveur de Peyre…) les derniers en date sur la terre de Peyre ou sur le Truc de l’Homme ou sept éoliennes sont envisagées. En Aubrac, l’aligot a déjà le vent en poupe. Grâce à cette technologie moderne, il sera encore plus dans le vent. Dans Lozère il y a « ère », voici donc le département transformable en chambre à air. Normal quand on a eu pendant plusieurs années le slogan soufflé du Conseil général : Lozère tu m’aères. Les édiles soulevant ces questions considèrent que la Lozère est une île sous le vent. Les vaches d’Aubrac sont souvent coiffées en coup de vent, phénomène atmosphérique pouvant même décorner les bœufs. Certains voient cette implantation comme une bouffée d’oxygène, économique notamment, un souffle nouveau sur la Lozère, semant aux vents les retombées financières de l’électricité ventilée, une ventouse posée sur le département qu’on dit malade de son enclavement. Utiliser la brise pourrait éviter d’être pris au dépourvu quand la bise sera venue.

D’autres dressent un éventaire dans lequel ils disposent leurs oppositions. Ils susurrent que le bruit d’hélice, hélas, est l’os. Sinon, qui s’émouvrait de voir hélice au pays des merveilles, même si sept éoliennes n’ont rien à voir avec les huit scaroles. Et la défiguration du paysage ! Une éolienne sur l’Aubrac c’est comme un harpon dans l’évent d’une baleine. Il y a fort à parier qu’une tempête se lèvera entre partisans et adversaires de ces moulins à vent des temps modernes. Personne ne restera les pieds en éventails. Le vent au dehors sera source de rage dedans. Les nouveaux Don Quichotte vont charger au cri de « Ô vent, suspend ces tôles ». Ce sera la crème des bris d’hélices. Une jacquerie est prévisible, et on sait combien les actions des Jacques-l’éventeur sont radicales.

Les autres, notamment des dames bien mises qui sous l’auvent suspendent leur étole, soutiendront que pour une fois que le vent tourne en faveur de la Lozère, il ne faudrait pas crever ce ballon d’assistance respiratoire. Faut-il brasser autant d’air sur cette affaire ? Techniquement, une éolienne n’est jamais qu’un gros ventilateur, sauf que les pales du ventilateur propulsent l’air, alors que c’est l’air qui propulse les pales de l’éolienne. Dans ce mouvement véridique, la pale hisse pistons et turbines des générateurs, transformant le courant d’air en courant électrique.

L’opposition à la nouveauté est un courant continu dans le paysage socioculturel et politique, contre lequel les alternatifs ont bien du mal à se faire entendre. Il est par exemple reproché à l’exploitant de faire du bénéfice sur la vente d’électricité au mépris de l’environnement, car ne se limitant pas à alimenter un secteur proche. Dans ce cas, le surplus de courant, le vend il à tort ? Autant en exporte le vent souffleront les libéraux. Le vent n’est pas une marchandise, s’époumoneront les alters-citoyens. Pour être objectif, faisons remarquer qu’une éolienne n’est pas plus moche qu’une ligne à Très-Haute-Tension, dont les laids hauts liens volent au vent et pendent comme des lianes au-dessus des paysages. Lianes qui n’ont rien de bucolique, car on n’y voit ni Tarzan ni singe, si ce n'est des riverains transformés en lémurs de lamentation. Les volts vrombissent de transports d’électrons qui s’entrechoquent en une orgie si intense, qu’on ne sait plus quel ohm est le fils d’ampère. Et car les volts errent, mœurs révoltantes, on ne peut avoir en eux une confiance absolue. Souvenez-vous de la grande panne électrique de l’Italie, plongée dans le noir et qui ampère son latin. Par rapport au nucléaire, on conviendra aussi que les tours de bise sont moins dangereuses que les cheminées de centrales atomiques. 


La Lozère est ouverte aux quatre vents, le nier serait lutter contre vents et marées. Vers qui penchera t-elle ? Vers ceux rêvant à de nouveaux hauts de hurlevent ou vers les défenseurs des engoulevents dont on craint qu’ils soient broyés par les moulinettes géantes. Du levant au ponant du Gévaudan, ça va décoiffer, il y aura du vent dans les poils. Moulins à paroles et brise de maux s’accorderont-ils sur le vent nouveau ?

Lozérix – Vent d’ange et souffle divin